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Le voyant : l’homme qui murmurait à l’oreille de la nuit

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Par Marc-Emile Baronheid – bscnews.fr/ La France regorgerait-elle à ce point de figures prestigieuses, pour négliger avec tant de constance un grand résistant doublé d’un intellectuel de haut vol, plébiscité ailleurs dans le monde ? Empêcheur d’oublier en rond, Jérôme Garcin est un récidiviste.

Voici vingt ans, il avait érigé, en faveur de Jean Prévost, une stèle sanctionnée par un prix Médicis de l’essai. Il arrache aujourd’hui à un oubli accablant pour les coupables, Jacques Lusseyran, né en 1924, aveugle à huit ans, résistant à dix-sept, arrêté à 19 ans par la Gestapo, rescapé de Buchenwald et contraint, par une France encore méprisante envers les non-voyants, de partir enseigner la littérature aux Etats-Unis. Devenu là-bas « The Blind Hero of the French Resistance », il aura droit à un statut que son pays ne lui octroiera jamais, puisqu’à sa fin accidentelle près d’Ancenis, en 1971, le quotidien régional Ouest- France titrera, à propos de sa troisième épouse et lui : « Deux habitants de Honolulu sont tués sur la RN 23 ». Une seconde mort. Quand l’Histoire veut étouffer l’un des siens, elle n’est pas avare d’impudeur. La vie de Lusseyran est un refus fondamental de la fatalité. Précipité dans un univers à la Soulages, il en récuse d’emblée les bornes et s’emploie à en détourner les codes. « Le visible est futile et anecdotique, asservi par la dictature du regard ». Toutes ses autres perceptions, exacerbées, feront de lui un conquérant de l’improbable, avec une traversée de l’univers concentrationnaire rendue possible par la lumière intérieure, l’honneur, la fraternité. Revenu laminé des camps, Jacques va puiser dans ses ressources prodigieuses pour rebâtir un autre avenir et afficher une sidérante disposition à vivre pleinement, à gérer idéalement sa provision de jours comme, l’hiver, l’écureuil, son lot de noisettes. Devenu enseignant en Virginie et dans l’Ohio, il va littéralement subjuguer des auditoires acquis à l’orateur, autant qu’à la découverte de la littérature française. Venu déballer son humilité au pays de l’Oncle Sam, Robbe-Grillet aura-t-il fait l’aumône de quelque estime à ce défricheur enthousiaste ? Magnétique, cultivé, enflammé, subtilement séduisant, Jacques « se regarde dans les yeux des femmes qu’il ne voit pas ». A croire qu’il possède un sixième sens. « Elles se glissent avec extase dans sa nuit. Les femmes le dédommagent de tous les doutes qui l’assaillent /…/ Elles lui rendent, avec des gestes très doux, la confiance qu’il a perdue. Il sait si bien, si fougueusement, si ardemment les aimer ». Garcin conte superbement les mille et une nuits de celui qui n’a plus de jour, les mots tendres murmurés à bout de souffle, la lumière intérieure vacillante qui caresse ses utopies. Le récit est très réussi, qui transmute la malédiction en poésie et oppose la magie à l’oubli. Du passage de l’aveugle résistant, il reste « deux ou trois livres qui ont échappé à l’usure du temps et à l’indifférence de nos contemporains », plus quantité de manuscrits jamais publiés, refusés par des éditeurs qui eussent préféré miser sur l’estropié du destin, plutôt que sur l’intellectuel insurgé. La martingale des boutiquiers. On devine le désir de Garcin qu’ils resurgissent à la faveur de ces pages ferventes, élégamment courroucées. La ligne de vie en trompe-l’oeil de Jacques Lusseyran, disparu à quarante-sept ans, va étrangement l’amble avec celle de Philippe Garcin, père de Jérôme. Le hasard frappe rarement par hasard .

« Le voyant »,

Jérôme Garcin, Gallimard, 17,50 euros

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