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Le moral des ménages : chroniques d’une haine ordinaire

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Par Julie Cadilhac – bscnews.fr/ Manuel Carsen est issu d’une famille provinciale de la petite bourgeoisie, soumise au totalitarisme matriarcal et gavé au gratin de courgettes. Son père, Jean-Pierre, est l’archétype de l’employé soumis qui a un tel respect pour les puissants et les riches qu’il en devient systématiquement la victime idéale. Le playboy aristocrate, St Hippolyte, l’assassine ainsi professionnellement après avoir profité de son aide compatissante pendant des mois.  » Pourquoi fallait-il que ce soit toujours nous? » s’interroge Manuel dans un monologue à double destinataire : le public mais également une jeune femme nue allongée sur un sofa, vraisemblablement sa conquête du jour. Manuel qui rêvait, à l’adolescence, de mettre  » le poing américain sur la dentition de papa », qui ne comprend pas comment son père a pu rester  » cloîtré dans une penderie » à partir de sa retraite et ne laisser pour toute trace de vie que  » la moquette recouverte d’invraisemblables boîtes de camemberts vides. » Manuel qui s’effraie encore devant le souvenir des photos de famille sur lesquelles son père rayait systématiquement ses propres yeux. Manuel qui méprise tant la vie menée par des parents qu’il rêvait plus jeune d’être  » celui qui s’assoit sur le radiateur en fonte » comme St Hippolyte mais est finalement devenu chanteur. Marié à une femme qu’il trompe et père d’une fille qui le déteste, il nous explique son parcours avec sincérité et sans complaisance, ses « envies de neuf » et son mal-être intrinsèque.

« Le moral des ménages » est une pièce fort séduisante : d’abord parce qu’elle s’appuie sur un texte sensible et percutant qui raconte avec un cynisme délicieux comment un individu a glissé du totalitarisme matriarcal à l’hédonisme trop permissif d’une vie d’artiste libertaire. En faisant tout  » pour s’extraire du marécage où vivaient (ses) parents : la middle-class », en s’imaginant que si son père était resté pilote et avait poursuivi ses rêves, il aurait été plus heureux qu’avec une épouse et des enfants, en fuyant l’archétype du petit cadre embourgeoisé, il s’est enfoncé dans le cliché de l’artiste irresponsable et immature. Aussi, après avoir entendu le procès de la  » middle-class », Eric Reinhardt a l’intelligence de rendre la pareille à ceux qui la critiquent. Avec des mots crus, la fille de Manuel l’invective  » ton hédonisme, c’est de la merde. Ta vie, c’est du vent » ou encore « tu es le type le plus monstrueusement égoïste que j’ai jamais rencontré ». Pied de nez aux donneurs de leçons, Manuel n’a pas réussi à être un meilleur père que le sien .  » Tes extases, on s’en bat les couilles » et  » comme dirait Mamie, ça se coupe pas en salade », lui réplique sa fille . Entre humour et émotion, cette pièce nous invite à réfléchir sur nous-mêmes, sur le poids du carcan familial et la difficulté à s’en détacher.

La mise en scène de Stéphanie Cléau est d’une loufoquerie charmante. Certains accessoires incongrus surprennent mais apportent une ambiance décalée qui sied bien à l’univers du personnage principal. Mathieu Amalric incarne à la perfection cet être meurtri dans l’enfance qui n’a pas su trouver à l’âge adulte d’autres défenses que la prétention, l’égocentrisme et l’inconséquence. Anne-Laure Tondu tranche avec la nonchalance du comédien et apporte une note de fraîcheur et de vivacité de bon ton. Elle vole d’un rôle à un autre avec aisance et justesse et son monologue final de fille meurtrie est à applaudir. Une pièce que l’on vous recommande !

 » Les ménagères de la classe moyenne nous ont foutu dans la merde. Elles ont figé l’économie, le plaisir, l’ivresse. Ma mère est directement responsable de la crise économique du pays »

Le moral des ménages
D’après le roman d’Eric Reinhardt

Adaptation et mise en scène: Stéphanie Cléau
Lumière et vidéo: Sylvie Garot
Dessins: Blutch
Costumes: Alexia Crisp-Jones
Régie générale: Matteo Bambi
Régie son: Marc de Frutos
Avec Mathieu Amalric et Anne-Laure Tondu
Crédit-photo: Marc Domage

Dates des représentations:

– Les 14 et 15 octobre 2014 à la Scène Nationale de Sète et du Bassin de Thau ( 34)
– Les 28,29 et 30 novembre 2014 à Le Carré/ Les Colonnes ( Bordeaux)
– Du 22 octobre au 20 décembre 2014 au Théâtre de la Bastille ( Paris)
– Du 14 au 16 mars 2015 à La Ferme du Buisson, Scène Nationale de Marne-la-Vallée

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