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La carte du temps: un triptyque contemporain sur le Moyen-Orient

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Par Florence Gopikian Yérémian- bscnews.fr/ La carte du temps met en scène trois courtes pièces inspirées des séquelles émotionnelles liées aux multiples conflits du Moyen-Orient. A travers les tranches de vie d’un Irakien, de Palestiniens et d’Israéliens, elle déroule devant nos yeux les guerres et les rivalités de ces peuples qui, malgré leur adversité, ont énormément en commun.

Ecrits par Naomi Wallace, ces petits textes caustiques sont à la fois pétris d’humour et de véracité. L’auteure américaine se base, en effet, sur des faits réels qu’elle retranscrit avec une dramaturgie puissante pour mieux nous les faire toucher du doigt. Respectant cette optique de proximité, le metteur en scène Roland Timsit a disposé des chaises autour de ses interprètes afin que les spectateurs puissent être au plus près de cette triste réalité.
La première de ces trois histoires (« Un état d’innocence ») évoque le parcours d’une palestinienne se rendant au zoo de Rafah afin de restituer à la mère d’un soldat israélien les trois dernières minutes de la vie de son fils. Cette palestinienne (superbement incarnée par la figure digne et maternelle d’Afida Tahri) a elle-même perdu sa fille. Elle n’est cependant pas venue en terre ennemie pour se venger: ce n’est pas une terroriste, pas plus que ce soldat israélien (Oscar Copp) n’était un assassin. Tous deux sont les victimes de peuples qui ont autant de morceaux de vie que de morceaux de mort en commun… A travers leur rencontre impromptue, de nombreux questionnements se soulèvent: pourquoi l’Etat d’Israël pond-il des soldats ? Pourquoi s’en prendre incessamment aux enfants et aux innocents? Y a-t-il vraiment un sens à poursuivre cette guerre au lieu de vouloir préserver le souffle de toute vie ?
Le titre de la seconde piécette semble justement répondre en écho à la première: « Entre ce souffle et toi » nous raconte les divagations d’un père cisjordanien qui a perdu son fils et demeure persuadé que ses poumons ont été transplantés dans le corps d’une jeune infirmière de Tel Aviv (Lisa Spatazza). Meurtri par la disparition de son enfant, il ne cesse d’harceler l’aide soignante allant jusqu’à la menacer sur son lieu de travail. C’est à David Ayala que revient le rôle de ce père tourmenté : déchiré par la douleur, il suffoque, rumine, sue de colère et porte avec accablement ce texte puissant qui passe du rire au drame en tentant vainement de trouver une logique à cette sempiternelle adversité israélo-palestinienne. Si les poumons d’un enfant palestinien parviennent à rester en vie à l’intérieur du corps d’une israélienne, n’est-ce pas la preuve que ces races sont finalement compatibles ? Belle symbolique…
La dernière allégorie de ce triptyque est un monologue intitulé « Un monde qui s’efface ». On y découvre un brave irakien passionné d’oiseaux et d’aviculture. Tandis qu’il nous parle de ses pigeons et autres colombes, l’homme est submergé par de terribles souvenirs: malgré lui, il se retrouve durant la second guerre du Golfe qui lui a ravi sa grand-mère ainsi que son meilleur ami mobilisé dans l’armée de Sadam Hussein. C’est de nouveau David Ayala qui donne vie à cet habitant de Bagdad. Vif et cocasse, il court sur la scène, se met à genoux, jette des médicaments au sol et finit même par roucouler. Au fil de sa pantomime, il nous raconte aussi que 8000 soldats iraquiens ont été enterrés vivants dans les tranchées et que plus de 88500 tonnes de bombes se sont abattues sur Beyrouth, cette sublime terre des dattes et des palmiers. Les paroles d’Ayala sont amères et pourtant il rit en les disant… Mais comment ne pas rire face à une telle démonstration de la bêtise humaine?

Beaucoup de morts sillonnent donc ces visions moyen-orientales. Beaucoup d’espoir également, porté par les voix sereines et calmes des protagonistes. Face à eux, une chose est sûre: l’on ne peut rester indifférents quel que soit notre « camp ». En effet, si l’écriture de Naomi Wallace possède une telle portée c’est que son message dépasse toutes les frontières : peu importe la langue, la race ou la religion de son public, elle le touche grâce à son analyse si particulière des réalités. Lorsque cette auteure américaine parle du Moyen-Orient, elle n’est pas partisane et se positionne en spectatrice. Loin de tout sentimentalisme, elle porte un regard désarmant de lucidité sur les conséquences de ces guerres à l’échelle de la famille et de l’individu. Partant de personnages ordinaires, elle creuse leur intimité et leurs croyances pour évoquer la souffrance universelle et les dévastations de la grande Histoire. Ses héros sont des mères, des enfants, des gardiens de zoo ou même des balayeurs. Drôles et émouvants, ils rayonnent sur scène car leurs dialogues ne contiennent aucune trace de haine ou de rancune. Une vision aussi humaniste des conflits armés bouscule singulièrement nos habitudes et nous fait noblement réfléchir sur l’approche sauvage et informelle que nous livre quotidiennement l’ensemble des médias contemporains.
En quittant la salle, on se dit que seule une femme est capable d’écrire ainsi à propos de la guerre: en prêchant l’amour ! Bravo Miss Wallace!

La carte du temps? Un émouvant triptyque moyen-oriental.

La carte du temps
de Naomi Wallace
Traduction Dominique Hollier
Mise en scène de Roland Timsit
Avec David Ayala, Oscar Copp, Abder Ouldhaddi, Lisa Spatazza, Afida Tahri et Roland Timssit

Théâtre 13
30, rue du Chevaleret – Paris 13e
Métro Bibliothèque François Mitterrand

Jusqu’au 7 juin 2015
Mardi, jeudi et samedi à 19h30
Mercredi et vendredi à 20h30
Réservations: 0145886222

Conseillé à partir de 15 ans

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