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Les Caprices de Marianne: un drame amoureux sur fond de farandole napolitaine

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Par Florence Gopikian Yérémian – bscnews.fr/ Dans cette oeuvre de jeunesse, Alfred de Musset explore avec subtilité le parcours désenchanté de trois âmes amoureuses: il y a tout d’abord Coelio, le ténébreux prétendant qui ne rêve que de conquérir Marianne. Pour son plus grand malheur, la belle est un véritable dragon de vertu et elle ne daigne même pas lever les yeux vers son triste soupirant. Coelio demande alors à son ami Octave de jouer les entremetteurs mais c’est sans compter sur l’étrange ironie du destin : au lieu de chasser ce frivole messager, la dévote demoiselle s’en entiche ! Bien contre son gré, le truculent Octave va alors se retrouver sanglé entre son amitié pour Coelio et les séduisants …caprices de Marianne.

Afin de mettre en perspective cet espiègle triangle amoureux, Stephane Peyran s’est inspiré d’une version inédite du texte de Musset. Pour traduire l’ambiance napolitaine de ce galant récit, il a sélectionné une étonnante partition musicale et placé ses comédiens dans un décor sombre jalonné de spadassins et de noceurs masqués. Ornant la scène de pavés gris et d’une herse grinçante, il l’a transformée en une cour italienne faisant à la fois office de taverne, de place de carnaval et de ruelle sinueuse permettant de compter fleurette aux jeunes prudes s’acheminant à la messe.
C’est justement le cas de Marianne qui s’y rend quotidiennement, bien cachée derrière son évangile. Interprétée par Margaux Van den Plas, cette jeune épousée vêtue de bleu céleste passe ses journées dissimulée derrière le clos d’une église ou les grilles de sa demeure. Fraîchement sortie du couvent, elle est encore pleine de certitudes nobles et innocentes mais elle va progressivement déchanter: entre un vieil époux qui veut la cloîtrer (excellent Axel Blind!), un amoureux transi qui lui reproche d’être la cause de sa mélancolie et un trublion pétri de vices pour lequel elle ressent de sensuelles palpitations, la chaste enfant ne sait plus trop à quel saint se vouer. Afin d’incarner ces multiples contradictions, la comédienne Margaux Van den Plas manque hélas un peu de nuance: certes elle passe du stade de l’indifférence à celui de la révolte mais elle le fait sans réelle conviction. Pas plus sainte que catin, son personnage requiert d’avantage d’authenticité pour pouvoir nous séduire: lorsqu’elle feint la piété, on aimerait que son lumineux visage prenne la couleur de l’hostie et quand elle tombe sous le charme du licencieux Octave, il faudrait que son beau corset indigo demeure un peu moins guindé… Excessivement pudique, l’actrice se confine dans une réserve d’où seule la superbe prose de Musset lui permet de s’échapper : au fil de sa conversation, son héroïne gagne ainsi en texture car les propos qu’elle défend sont d’une rare intelligence. Tenant tête à l’arrogant Octave, elle lui fait la morale, défend les femmes d’une voix réfléchie et propose même de s’émanciper du joug conjugal en se donnant volontairement à l’amant de son choix. Face à cet esprit aussi moderne que résolu, l’amer Coelio ne peut que difficilement faire le poids: paré d’une infinie mélancolie, il est aussi triste qu’une procession. Ressemblant à un jeune prêtre, il semble vouloir sempiternellement s’abreuver d’amour contemplatif et demeure en bordure de sa fougueuse jeunesse. Avec son corps frêle et son teint pale, c’est Guillaume Bienvenu qui prête ses traits raffinés à cet amoureux transi. Derrière sa belle élégance et son physique de héros romantique, on regrette cependant son absence de lyrisme: le Coelio qu’il nous offre est maussade mais pas assez ténébreux et lorsqu’il évoque son amour pour Marianne, il manque sincèrement de passion. On le voudrait plus épris, plus tourmenté afin de partager à ses côtés une si noble souffrance. A l’exemple de Stephane Peyran qui incarne Octave, il faudrait que Guillaume Bienvenu lâche prise pour mieux nous convaincre. Il faut dire que le profil d’Octave se prête parfaitement aux excès: amateur de bons vins autant que de donzelles, ce débauché est un godelureau aussi fou que lubrique! S’il ne quitte pas sa bouteille et exhibe son séant comme bon lui semble, il sait aussi faire preuve d’une grande loyauté envers son ami Coelio en surmontant ses pulsions à l’égard de Marianne. Stéphane Peyran sonne très juste dans ce rôle ciselé de variations scéniques: passant sournoisement de l’insouciance d’un trublion à la gravité d’un amoureux, cet acteur insolent et caractériel compose un Octave aux mille visages. Tour à tour fourbe, cynique et doté d’un sens caustique de la repartie, il sait parfaitement quand il faut lever le masque de son personnage pour laisser judicieusement apparaître son allégresse ou ses fêlures. Déjà remarqué dans le sublime Dom Juan d’Arnaud Denis ou dans le rôle de Benvolio sur les tréteaux de la Tour Vagabonde, Stéphane Peyran a également signé d’autres mises en scène.
Artiste prolixe, il vole sans le vouloir la vedette à Marianne en mettant en avant le portrait d’un débauché devenant soudainement lucide face à la pureté d’une passion. Musset ne lui en voudra pas car il offre ainsi au public un nouveau regard sur cette pièce si symbolique du drame romantique: l’amour et la mort s’y mêlent toujours avec un certain lyrisme mais ces grands sentiments sont ici scandés d’ivresse, de coups de tambour et d’un esprit étonnamment grotesque. Rien ne sort indemne de ce carnaval de la vie: ni l’audace d’Octave, ni la vertu de Marianne, ni même l’amour du si respectueux Coelio. On sent cependant qu’il faut que jeunesse se passe et que ces conflits, ces blessures et ces caprices amoureux sont peut-être la plus belle façon de grandir. A la fin du deuxième acte, on se dit qu’il faut absolument vivre, boire, aimer et accepter le prix de cette éphémère liberté, quitte à signer la fin de sa jeunesse et de son espérance.

Les Caprices de Marianne? Une pièce inventive à la trame un peu sage. A quand une version plus exaltée ou une nouvelle mise en scène de Stéphane Peyran?

Les Caprices de Marianne
d’Alfred de Musset
Mise en scène: Stéphane Peyran
Avec Guillaume Bienvenu, Axel Blind, Sylvy Ferrus, Gil Geisweiller, Robin Laporte, Stéphane Peyran, Colette Teissedre et Margaux Van den Plas
Musique de Roberto de Simone, de Peppe Barra et de Mascagni.
Scénographie : Baptiste Belleudy
Lumière: Laurent Béal
Costumes: Ségolène Bonnet et Baptiste Belleudy

Vingtième Théâtre
7, rue des Plâtrière – Paris 20e
Métro Ménilmontant – Gambetta

Jusqu’au 19 avril 2015
Jeudi, vendredi, samedi à 19h30
Dimanche à 15h
Réservation: 0148659790

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