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La sortie de l’artiste de la faim : « le pouls du drame en train de mourir »

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Par Julie Cadilhac – bscnews.fr/ Franz Kafka avait imaginé une nouvelle, L’artiste de la faim, dans laquelle il se glissait dans la peau d’un homme jeûnant sur la place publique pendant quarante jours, une « attraction » que l’on pouvait voir assez souvent dans certaines parties de l’Europe au début du XXème siècle. En 1956, Tadeusz Rozewicz, poète et dramaturge polonais, découvre cette oeuvre dont il imaginera une adaptation théâtrale. Cette pièce est découpée en séquences, avec un prologue et un épilogue.

Nicolas Oton choisit donc de faire d’abord parler le dramaturge qui vient nous expliquer la nature véritable d’un artiste de la faim, narcissique jusqu’à la moelle et qui ne supporte pas l’idée de « l’existence possible d’un autre artiste de la faim ». Cette entrée en matière – suivie d’une interview de l’artiste avec une journaliste – , cherchant à accentuer la pédanterie d’un être qui s’enorgueillit de concepts philosophiques ( « En choisissant la cage, j’ai choisi la liberté »), sonne un peu faux. On souhaiterait quelque chose de plus épuré pour que l’on puisse s’immerger dans la logique de cet artiste à la performance si incompréhensible au XXIème siècle et savourer le texte qui se suffit à lui-même. L’absurde semble arriver trop tôt.

Le metteur en scène réussit cependant avec pertinence par la suite à faire exister sur le plateau : la réalité pitoyable d’un artiste à la pâleur et la maigreur christiques qui s’acharne à être dans le sublime, gisant dans une cage de verre pour une cause esthétique et philosophique dépassée, et celle d’une humanité triviale ( notamment incarnée par ses gardiens ou les petites filles et leurs sucettes) qui l’observe, tantôt avec une curiosité malsaine, tantôt avec indifférence. Derrière cette vitrine qui s’affriole d’accessoires kitsch pour attirer le chaland, l’artiste devient le « parasite » incompris car les temps ont changé : l’impatience rêgne et les «gens n’ont plus le temps de penser à (sa) faim pendant 40 jours », lui explique son impresario. Que voit-on devant la vitrine? les délires d’un être affaibli par le jeûne? une métaphore de l’absurdité du monde? La scène du cours de gym avec les poussettes en est une démonstration, ballet improbable et insensé. L’artiste, qui méprise le prosaïque, est cerné par les artifices commerciaux de son impresario, une société qui cultive son corps et lui-même devient un objet de désir, alors même qu’il se dévêt de toute virilité et méprise les réalités charnelles de l’existence. Son acte esthétique ne cesse d’être sali et ridiculisé car il est inadapté à son époque et malmené par des êtres à visée mercantile.

En résumé? Une cynique vision de la société du spectacle qui s’exhibe, use de tous les artifices pour attirer l’oeil, n’hésite pas à se dévoiler jusqu’au plus intime et se heurte au regard désabusé ou indifférent d’un public qui ne se repait de plus rien. Cet artiste de la faim tente d’exister, s’accroche à cette performance pour donner un sens à son existence mais, à sa sortie, face à l’absurdité d’un monde superficiel, consommateur de sensations et qui ne le comprend pas, il se vide de son essence, s’essore et s’effondre face au néant de ses perspectives futures.  » Je n’ai pas trouvé de nourriture que j’aime sinon j’en mangerais à satiété! ». Triste cri de détresse d’un Albatros baudelairien, ironique destin d’un être qui refuse de se confronter au réel et d’en accepter les règles….

LA SORTIE DE L’ARTISTE DE LA FAIM
COMPAGNIE : Machine Théâtre
– Texte : Tadeusz Rózewicz

– Traduction : Jacques Donguy et Michel Maslowski

– Mise en scène : Nicolas Oton

– Avec : Cyril Amiot, Ludivine Bluche, Brice Carayol, Laurent Dupuy, Franck Ferrara, Christelle Glize, Patrick Mollo, Thomas Trigeaud, Mathieu Zabé.

– Création et régie lumières : Maurice Fouilhé

– Création et régie son : Alexandre Flory

– Scénographie : Pierre Heydorff – Costumes : Céline Arrufat

– Régie générale et plateau : Guillaume Allory – Administration : Laetitia Hebting – Diffusion : Laurie Martin

Dates de représentation:

– Du 4 au 20 novembre 2014 au Cratère – Scène Nationale d’Alès

– Les 21 et 22 janvier 2015 au Domaine d’Ô ( Montpellier)

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