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The Cut? Le réalisateur Fatih Akin brise l’omerta turque autour du génocide arménien

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Par Florence G.Yérémian – bscnews.fr/ Depuis cent ans, la Turquie n’a toujours pas reconnu le génocide arménien qui s’est tenu au coeur de l’Anatolie en 1915 malgré la pression du parlement européen et des institutions internationales. 2015 risque donc d’être l’année de tous les retournements (ou pas…) car elle correspond au centenaire de ce génocide. A cette occasion, l’ensemble de la diaspora arménienne a prévu d’organiser une multitude d’événements et de débats commémoratifs à l’échelle internationale. Au coeur de ces manifestations politico-culturelles, le nouveau film de Fatih Akin risque de faire beaucoup de bruit car c’est la première fois qu’un cinéaste d’origine turque ose publiquement s’élever contre le négationnisme de ses ancêtres.

Faisant face à de multiples menaces et tentatives de dissuasion, ce prolifique réalisateur a choisi de mettre en images l’étonnant parcours d’un rescapé des massacres qu’il a symboliquement prénommé Nazaret. Son film débute en Anatolie dans le tumulte de la première guerre mondiale: forgeron de métier, le brave Nazareth voit l’ensemble de sa famille se faire décimer par les armées du parti dirigeant des Jeunes-Turcs. Lui-même fait parti des convois de victimes mais il parvient miraculeusement à s’échapper en ayant seulement les cordes vocales sectionnées. Errant sans parole pendant plusieurs années, cet homme anéanti apprend par hasard que ses filles sont en vie et se lance dans une quête effrénée aux quatre coins du monde: du désert de la Mésopotamie aux plaines gelées du Dakota, Nazareth va ainsi parcourir des milliers de kilomètres sans aucun moyen de subsistance. Affrontant le froid, la faim et l’incompréhension, cette âme mutique et meurtrie aura à traverser une bouleversante épopée pour tenter de reconstituer un semblant de famille…
A mille lieux de ses précédentes réalisations (Head-on, De l’autre côté et Soul Kitchen), le nouveau film de Fatih Akin est une oeuvre très engagée tant du point de vue politique qu’humaniste. Allant au delà de la dénonciation d’un génocide, le courageux cinéaste montre du doigt la cruauté humaine et s’interroge sur les causes et les origines du mal en réclamant réparation aux fautifs. Bien que le début du récit soit un peu lent, ce préambule est nécessaire afin de permettre aux spectateurs qui ne connaissent pas le contexte historique de mieux comprendre l’avènement du génocide arménien. L’approche filmique de Fatih Akin est à la fois fine et subtile car, malgré l’horreur et la misère qui sont présentées, il parvient à ne pas tomber dans un registre pathétique. Son regard de cinéaste est une constatation lucide des atrocités qui ont été commises à l’égard des populations arméniennes de l’Empire ottoman mais le réalisateur a l’élégance de ne pas se complaire dans des scènes de viols ou de torture comme c’est trop souvent le cas dans ce type de reconstitution.
Grace au talent de Tahar Rahim qui incarne magnifiquement Nazaret, on s’attache très vite au personnage principal et l’on tente à ses côtés de nous extraire pas à pas de ce premier holocauste du XXe siècle. Son combat nous fait songer à une épopée, mais à l’inverse des odyssées homériques, les corps à corps menés par Nazaret ne sont nullement volontaires: cet homme lutte simplement pour subsister dans un bain de sang et tente, malgré la perte de ses proches, de regagner le goût de vivre. A travers ce protagoniste, Fatih Akin fait non seulement un éloge de l’étonnante résistance humaine mais il dépeint également le combat psychologique auquel doivent quotidiennement se livrer les victimes d’un tel traumatisme: la douleur physique peut s’atténuer avec le temps mais lorsque le cerveau et la mémoire sont atteints, les séquelles psychiques ne disparaissent pas et elles se répercutent inévitablement sur les générations suivantes!
The Cut? Une longue fresque sur le mal. Courageuse et aride comme un désert assassin…

The Cut (La Blessure)
De Fatih Akin
Avec Tahar Rahim, Simon Abkarian, Makram J.Khoury, Hindi Zahra, Kevork Malikyan, Arsinée Khandjian…
Sortie nationale: le 14 janvier 2015

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