fbpx

Blue Jeans: un manifeste marionnetique contre l’exploitation enfantine

par

Par Florence Gopikian Yeremian – bscnews.fr/ Un couple met au monde des petites jumelles mais hélas, ils vivent en Chine et ce pays prône la politique de l’enfant unique. L’un des deux bébés est donc vendu pour une poignée de yuans tandis que l’autre, une petite fille nommée Jasmin, demeure auprès de ses parents. Élevée à la ferme en compagnie des poules et des abeilles, elle doit bientôt quitter le nid familial devenu trop précaire pour nourrir trois personnes. Confrontée à la grande ville, elle part en quête de travail mais se retrouve bien vite enfermée dans une fabrique pour y repasser du matin au soir des centaines de jeans.

Exploitée, isolée et réduite à l’état d’esclave du monde moderne, Jasmin finira par s’envoler en ne laissant aucune trace de son passage sur terre, excepté quelques Blue jeans éparpillés aux quatre coins du monde…
Cette pièce est pénétrante mais particulière: bien qu’elle mette en scène des marionnettes, elle ne s’adresse pas du tout à un public enfantin. Sa thématique dénonciatrice et sa mise en scène lancinante tendent d’avantage vers le documentaire que vers le divertissement. À travers la figure de cette jeune chinoise, victime de son temps et de son gouvernement, l’artiste Yeung Faï interroge ses spectateurs sur l’exploitation des enfants dans les pays pauvres et sur leurs sordides conditions de survie. Par le biais d’une fable visuelle, il nous montre aussi à quel point la modernité d’une métropole peut être dévastatrice pour une paysanne à peine sortie de sa campagne. Avec audace et réalisme, il superpose deux univers de la Chine contemporaine: celui de la tradition et de la spiritualité face au monde assoiffé de l’industrialisation et de la production de masse. Au milieu de ce désordre urbain, il insiste sur le fait que les plus importantes victimes demeurent les enfants.
Afin de nous faire ressentir de façon intrinsèque cette injustice sociale, Yeung Faï accentue son spectacle de lumières fortes et de bruits tranchants proches d’un univers carcéral. Cet aspect virulent de la pièce est cependant contrebalancé par une scénographie d’une ingénieuse beauté : au fil du récit, on découvre toute une palette d’images projetées sur des paravents qui s’ouvrent et se ferment sur des lieux différents. Déambulant parmi ces murs et ces paysages coulissants, de très belles marionnettes traditionnelles issues du bunraku sont habilement manipulées par de sombres silhouettes. Même si le rythme de la narration demeure un peu lent, l’histoire de Jasmin déborde de poésie : ce lyrisme apparait par petites touches musicales et colorées à travers des bourdonnements d’insectes, des bruits d’eau ou par le biais de cette délicate ombrelle rouge que la fillette emporte avec elle où qu’elle soit. La symbolique de son père paysan, qui tourne sempiternellement sa meule au fil des saisons, est également très poignante : à l’exemple de cette lourde meule qui écrase le grain, la société contemporaine écrase ses enfants pauvres et les broie au travail.
Blue Jeans est une réflexion scénique forte qui invite les exploitants, les bureaucrates, les gouvernements (et même les utilisateurs) à une prise de conscience. N’est ce pas complètement insensé de mettre au monde des enfants pour qu’ils fabriquent des vêtements à la chaîne cloitrés dans une fabrique? C’est pourtant ce qui se passe dans la ville de Xintang ou près de 6 milliards de jeans sont produits chaque année! Yeung Faï sonne donc l’alarme et il a raison. Mais que peuvent un artiste et quelques marionnettes – aussi belles soient-elles – face au diktat de l’économie mondiale ?

Blue Jeans
De Yeung Faï
Avec : Yeung Faï, Yoann Pencolé, Inbal Yomtovian, Jean-Pierre Leguay

Au Théâtre Le Monfort ( 106, rue Brancion – Paris 15e) jusqu’au 15 février 2014 / du mardi au samedi à 20h45 / Location: 0156083388

A lire aussi:

Lune et Lotre : elle aurait pu être langoustine ou éléphant, elle choisit couturière.

Le bourgeois gentilhomme au pays du Soleil Levant ? Une mascarade franco-nippone qui n’aurait pas déplu à Molière

Seconde escale pour la Compagnie Philippe Car : Antigone au nez rouge !

En attendant Godot : un tableau à l’encre bleu nuit, où l’imaginaire règne en maître

Envie d’une formation Pôle Emploi pour devenir un « Prince Machiavélique » ? : une pièce folle et interactive !

Laissez votre commentaire

Il vous reste

0 article à lire

M'abonner à