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Une performance tribale en hommage à Aimé Césaire et à la négritude

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Par Florence Gopikian Yeremian – bscnews.fr/ Lorsqu’en 1939 Aimé Césaire quitte la France pré-pétainiste pour retourner en Martinique, il prend douloureusement conscience de la condition inégalitaire des Noirs et publie un texte lacéré de révolte. C’est ce célèbre « Cahier d’un retour au pays natal » qui sert de trame à la pièce dénonciatrice de Stephane Michaud.

Dans cette adaptation théâtrale, l’écriture poétique de Césaire croise la prose crue du comédien David Valère. Seul sur scène pendant près d’une heure et demie, il déclame avec conviction les pensées du poète-politicien en y mêlant sa propre rancœur. Interprète à la peau funèbre, il a pour seul compagnon un énorme baril : au fil de son plaidoyer, cet alter ego métallique sera tour à tour un piédestal pour vociférer, une rive pour se suicider, une guenon pour se satisfaire ou même une arme qu’il voudra projeter à la face de tous les ségrégationnistes. Avec une diction forte et mordante, David Valère récite du Césaire, slame du Césaire et incarne avec une ferveur lucide son congénère contemporain.
Descendant avec assurance auprès du public, il y laisse couler son fiel accusateur et son amertume d’homme noir. Cassant tous les rêves des européens d’aujourd’hui, il nous montre froidement l’envers du décor antillais: à mille lieux des lagons paradisiaques et du zouk de Francky Vincent, c’est un quotidien dramatique qui englue la vie et la mémoire des Martiniquais. Dans la calebasse de cette île féerique, ses semblables ont été traités comme des animaux par les négriers en ayant pour nom durant des décennies que celui d’esclave ou de peuple colonisé. Parmi eux, heureusement, quelques uns ont refusé cette soumission à l’exemple de Césaire qui a réclamé la départementalisation de la Martinique. De ses études parisiennes à Louis Le Grand jusqu’à son règne de 56 années comme maire de Fort-de-France, Césaire a ouvert la voie à l’indépendance et est devenu le chantre de la négritude Tel un « Mandela de la Martinique », il n’a cessé de dénoncer le racisme et de lancer des appels à la liberté des individus indépendamment de leur race, leur couleur ou leur sexe. A travers les paroles de ce prêcheur humaniste, il est important de voir transparaître une vérité universelle: le drame de la Martinique ne s’applique pas seulement aux peuples d’Afrique noire, il correspond également à la détresse de toutes les minorités opprimées de la terre!
C’est cette injustice que clame le comédien David Valère de sa bouche rugissante : il crie son refus d’inégalité, pousse à la rébellion, boit du rhum pour fouetter son sang et crache sur tous les colonisateurs. Avec ses pieds massifs comme deux énormes baobabs, il saute bestialement sur son baril, martèle sauvagement le sol puis entre dans une transe haineuse et cathartique. A la fois charnel et lascif, il parle avec son corps robuste et nous offre une performance étonnante qui tient autant de la danse tribale que de l’insurrection !
On regrette néanmoins que David Valère soit aussi insistant dans sa parodie dépréciative du « nègre ».Au lieu de revendiquer fièrement sa négritude, il dévalorise l’homme noir en le ramenant intentionnellement jusqu’au stade d’un singe pétri d’instincts primitifs. Cette caricature excessive et provocatrice n’a pas vraiment d’intérêt : elle s’éloigne trop de l’intellectualisme et de la poésie de Césaire pour n’en garder que la rage et la violence verbale. C’est dommage pour une pièce qui se veut un appel à la tolérance et au respect de l’identité noire.

Des hommes debout
D’après « Cahier d’un retour au pays natal » d’Aimé Césaire
Adaptation et mise en scène: Stéphane Michaud
Avec David Valère
Théâtre de la Huchette
23, rue de la Huchette – Paris 5e
M° Saint Michel

À partir du 15 janvier 2014
Du mardi au vendredi à 21h et le samedi à 16h30
Réservations: 0143263899

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