Rafik Smati : « Lorsqu’une caste se fait passer pour une élite, cela me pose un réel problème »

Entrepreneur à succès dans le domaine numérique et fondateur du mouvement politique « Objectif France », Rafik Smati ne mâche pas ses mots quand il s’agit de parler de la rénovation de la politique et de la société. Il délivre à Putsch son point de vue sur les défis démocratiques qui attendent la France et l’Europe dans un avenir très proche.

propos recueillis par

Le président Macron a rencontré un parterre de 100 entrepreneurs. L’un des messages qu’il a adressé à ses invités était de “renvoyer l’ascenseur”. Il a aussi invité à participer à la formation dans les banlieues. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Il y a le fond et la forme. Sur le fond je partage parfaitement l’idée qu’il y a des entrepreneurs avec un rôle qui va au delà de la gestion de l’entreprise. D’ailleurs si vous connaissez des entrepreneurs, tous il vous diront qu’ils fondent une entreprise non seulement pour “gagner de l’argent” mais aussi pour atteindre un objectif supérieur. Chaque entrepreneur qui se lance est déjà animé par un objectif “politique” dans le sens plus large possible de ce mot.  Ils veulent poser leur petite pierre à un édifice encore plus grand. Les entrepreneurs sont évidemment des acteurs à part entière de la vitalité d’un pays. Et donc, à ce titre, il est normal qu’un chef de l’État s’adresse à eux et qu’il puisse leur demander de prendre leur part. Mais la réalité est qu’un chef d’entreprise n’attend pas des ordres ou des instructions d’un Président de la république.
Il faut faire une distinction parce qu’en France on a encore parfois une conception négative des entrepreneurs parce qu’on assimile les patrons avec des voyous. Bien sûr, il y a des personnes malhonnêtes qui exploitent les salariés mais ce ne sont pas ceux-ci qui doivent définir ce qui est un entrepreneur. Un entrepreneur est quelqu’un qui veut entreprendre le plus librement possible, de pouvoir innover. Lorsqu’il travaille avec l’État, il souhaite être payé le plus rapidement possible. Il veut faire partie d’un écosystème où l’État peut éventuellement jouer un rôle dans la prise des commandes. C’est ce qui se passe dans la Silicon Valley aux États Unis. Même Elon Musk, pour ses fusées Space-X, a comme premier client l’État américain via la NASA.
Les entrepreneurs en France s’attendent à autre chose qu’à des instructions de la part des politiques. Ils attendent notamment un écosystème favorable à l’émergence de vrais acteurs qui puissent devenir des champions. Malheureusement sur ce point-là nous n’y sommes pas. Il y a un effet d’annonce, avec une belle symbolique de 100 patrons à l’Elysée. Mais les entrepreneurs attendent des actes fondamentaux. Aujourd’hui ce n’est pas le cas. Par exemple si vous travaillez avec l’Etat, vous recevrez le paiement de votre travail six mois plus tard.

« Les entrepreneurs en France
s’attendent à autre chose
qu’à des instructions de la part des politiques »

Cette situation n’est pas seulement française. D’autres pays en souffrent. A votre avis l’Union Européenne pourrait participer à la création d’environnements favorables aux entreprises ?

Le pouvoir politique dispose de plusieurs leviers pour agir. Le problème, c’est que la France d’aujourd’hui a de moins en moins d’outils pour agir parce que elle a perdu une partie de sa souveraineté budgétaire. Quand 57% du PIB est représenté par la sphère publique, on se rend compte que notre État a de moins en moins de marges pour investir.
Par exemple si l’État, à travers le CNES (Centre National des Études Spatiales) devait financer un Space-X français, il ne pourrait pas le faire. C’est la même chose pour une partie des pays du sud de l’Europe mais pas pour l’Allemagne, qui a retrouvé une partie de sa souveraineté budgétaire. Cela vaut aussi pour les pays de l’Europe du nord.
Je pense que pour retrouver des marges de manœuvre, qu’on puisse ensuite mutualiser au niveau européen, il faut qu’on retrouve cette souveraineté et cette capacité à agir.

Certains pays, tels que le Portugal par exemple, qui ont adopté une politique fiscale qui a attiré beaucoup d’entrepreneurs. Pensez-vous qu’à travers des politiques fiscales attractives la France pourrait lui permettre de récupérer un peu de cette souveraineté ?

Je me suis amusé à demander à plusieurs entrepreneurs de la Silicon Valley : “ si vous deviez faire du business et vous deviez choisir un pays autre que le votre – sans considérer les aspects fiscaux et sociaux – ou choisiriez vous de vous installer ?” Tous me répondent : “en France”.
Cela veut dire que la France, par sa culture, son histoire, sa position géographique, sa météo, a un potentiel d’attractivité mirobolant. Mais ces mêmes entrepreneurs de la Silicon Valley, dans la foulée continuent leur réponse en me disant : “malheureusement je sais que c’est idéaliste parce que je sais que vous avez des syndicats qui bloquent tout. Ce qui n’est pas le cas, mais c’est l’image que nous renvoyons. C’est leur perception. Ils me disent aussi que nous sommes “le pays des taxes”. En effet à l’époque de François Hollande, nous avions atteint des sommets. Alors imaginez que la France puisse avoir une fiscalité attractive, je suis sûr et certain que l’Europe et la France peuvent redevenir un phare.
D’ailleurs je pense qu’il existe un axe méditerranéen à construire entre Lisbonne, Madrid, Paris et Rome, car le sud de l’Union Européenne pourrait devenir une Silicon Valley du vieux continent.

Pensez-vous que l’UE aille vers un retour de souveraineté fiscale des pays membres ? Ou bien allons-nous continuer à considérer cela comme un tabou ou relevant de la concurrence déloyale entre États ? Aux USA, chaque État bénéficie  d’une autonomie fiscale…

La souveraineté c’est la base de que Hobbes et Rousseau appellent le “Contrat Social”. Aujourd’hui, le cadre dans lequel s’exerce mieux la souveraineté, c’est l’État nation. Celle-ci est une certitude absolue. Ceux qui nient ça, braquent les opinions publiques parce que ces dernières ne veulent pas brader l’État nation. Un fois qu’on a dit ça, on peut reconnaître que, dans certains domaines, la souveraineté peut être partagée et mutualisée. Personnellement je vois quatre domaines dans lesquels on pourrait avoir une souveraineté partagée.
Le premier est la monnaie. Si on considère le dollar, l’extraterritorialité du droit américain qui est lié au dollar, on voit bien qu’il permet aux États-Unis d’interdire même à des entreprises non américaines de travailler dans des pays qui  ont été sanctionnées par le gouvernement USA. C’est le cas par exemple de l’Iran. Donc pour ces raisons, nous avons besoin d’une monnaie nous permettant de rivaliser et de jouer dans un rapport de force.
Un deuxième domaine est la protection des frontières. Il est honteux que l’Italie ait supporté, pratiquement seule, le poids des migrations de ces dernières années. Les frontières doivent être un élément de souveraineté partagée.
On peut aussi dire qu’un troisième domaine est représenté par la recherche. Au delà de l’Atlantique les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) et en Asie les BATX, (acronyme indiquant les géants d’internet chinois :  Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi. NLDR)  développent des méga projets alors que l’Europe a pratiquement disparu du top 20 des premiers acteurs de l’internet mondial. Ça sera la même chose dans le domaine de la santé, dans celui des biotechnologie ou dans la recherche spatiale. Il est absurde que des équipes travaillent, dans différents pays, sur les mêmes dossiers sans mutualiser ni leurs moyens, ni leurs connaissances.
La cyberdéfense est le dernier domaine où l’on pourrait mettre en place un partage de souveraineté parce que c’est l’un des grands défis du XXIème siècle. Si, dans la défense “traditionnelle”, c’est plus difficile de fusionner des armées, dans la cyberdéfense on pourrait s’unir pour prévenir, ou mieux nous défendre, des cyberattaques.
De tous les autres domaines, il faudrait accepter l’idée que l’Union Européenne puisse se retirer. Il faudrait accepter le principe de subsidiarité qui donnerait la possibilité aux pays membres de reprendre la main. Je porte un exemple caricatural : à quoi ça sert d’avoir une politique européenne de la chasse alors qu’en France on a plus de trois millions de chasseurs et dans les pays de l’Europe du nord on est anti chasse ?

Mais pour arriver à un partage dans certains domaines, tel que celui que vous avez esquissé, on ne devrait pas développer la participation démocratique plus directe dans l’UE ?

Celle-ci est l’une des raisons pour lesquelles je me suis engagé en politique. J’estime que la manière dans laquelle est organisé le débat public aujourd’hui en Europe, pose un vrai problème de démocratie que les peuples manifestent d’ailleurs. En ce sens on m’entendra jamais critiquer ce qu’on appelle , dans le langage de la bien pensance, “populistes”. Je ne les critiquerai jamais parce que je sais que c’est la conséquence de quelque chose. Plutôt que de condamner la colère des peuples, il faudrait en chercher les raisons. Le verrouillage de la société civile pose aujourd’hui un vrai problème. Parce que la société civile doit s’investir en politique et devrait même prendre le pouvoir. Mais actuellement on a d’un côté une caste, un entre-soi, qui quasiment se reproduit. Je rappelle d’ailleurs que notre actuel président de la république est un inspecteur des finances, aussi bien que notre premier ministre. On a beau parler du rajeunissement de la société civile… Il y a une distance sidérale entre cette caste et le reste. Je n’utilise pas le terme d’élite parce que je pense qu’un pays a besoin d’un élite qui le guide. Mais quand une caste se fait passer pour une élite, cela me pose un réel problème.

« La société civile doit s’investir en politique et devrait même prendre le pouvoir »

Pour faciliter la participation à la vie démocratique, pensez-vous que la France pourrait  s’inspirer de la Suisse ?

Paradoxalement on pourrait adopter ce modèle des “votations”. Souvent, là-haut dans la “stratosphère politique”, on a tendance à penser que le peuple n’est pas raisonnable. Donc il faut éviter de lui demander un avis parce que il pourrait prendre la mauvaise décision. Mais ce qui m’étonne toujours des votations suisses, c’est le bon sens qui résulte du vote. De plus les citoyens peuvent se fédérer pour mettre au vote un sujet. Par exemple si nous avions voté pour décider de porter le SMIC à 8.000 euros, et bien les citoyens voteraient “non”, parce qu’ils sont raisonnables. Je suis convaincu qu’il y a une vraie forme d’intelligence collective, à condition qu’il y ait un vrai débat et que cette intelligence puisse s’exprimer. Là, il y a un nouveau modèle démocratique à inventer, dont on n’a pas peut être toutes les clés, mais qui pourrait avancer notamment avec le blockchain (pour sécuriser les votes en ligne NDR).

« Les citoyens peuvent se fédérer pour mettre au vote un sujet. Par exemple si nous avions voté pour décider de porter le SMIC à 8.000 euros, et bien les citoyens voteraient “non”, parce qu’ils sont raisonnables »

Aujourd’hui le principal contre-argument qui est présenté quand on parle de vote numérique, c’est la sécurité. Demain, à priori, avec la blockchain il n’y aura pas de risques de piratage ou de nuisance à une élection parce que tout le système est décentralisé. Chaque citoyen a une partie d’un code ce qui rend la blockchain inviolable et non piratable. Tout cela arrivera sans empêcher la verticalité du pouvoir, qui est nécessaire bien sur. Parce qu’un peuple a besoin d’un porte-parole qui puisse parler avec d’autres chefs d’Etat. On peut très bien avoir un système où la verticalité et l’horizontalité coexistent. Maintenant on a surtout de la verticalité et les corps intermédiaires ne représentent pas la population.

Pensez-vous qu’une  horizontalité pourrait, en France, éviter l’explosion de la colère de la rue, dont on a eu démonstration après la fête pour la victoire des Bleus au championnat du monde de football ?

Chaque français, quoi qu’elle soit son origine, son lieu de résidence, son âge, sa religion devrait avoir sa propre place dans une aventure collective. Il devrait disposer d’une petite plume qui participe à l’écriture d’un grand roman national. Cela pourrait permettre de recréer quelque chose au niveau des citoyens.

En parlant des Bleus, pensez-vous qu’ils aient une “mission” vis-à-vis de la société ? Qu’ils doivent, eux-aussi, “renvoyer l’ascenseur” ?

Je ne pense pas qu’il faille trop leur demander. D’ailleurs je trouve qu’ils en font déjà beaucoup en revendiquant leur patriotisme, leur appartenance à la France, leur amour pour le drapeau français. Ce sont déjà des signaux immenses envoyés à la jeunesse et à l’ensemble de la société française. Mais la suite ne dépend pas d’eux. Elle dépend du pouvoir politique, au sens large du terme, c’est à dire la capacité de la société à pouvoir transformer ça. Le Bleus ont envoyé un bon signal. Mais un signal dure peu de temps. La question qu’on doit se poser c’est : comment cet esprit-là, comment des jeunes qui sont heureux de scander la Marseillaise, puissent dire et faire les même chose en pensant à autre chose que le football. En pensant à 2000 ans d’histoire qui sont derrière nous et aux 2000 ans qui sont devant nous. Le jour où un jeune dira “Vive la République” sans penser au football, nous aurons gagné.

« Le jour où un jeune dira “Vive la République” sans penser au football, nous aurons gagné »

 

Justement. En parlant des 2000 ans d’histoire qui nous ont précédés, qu’avez-vous pensé des mots de Barack Obama prononcés à l’occasion de la célébration pour les 100 ans de la naissance de Nelson Mandela, qui disait que l’équipe de France n’était pas formée de Gaulois mais de Français. Avait-il le bon point d’observation sur la France ?

Chacun de nous a son individualité, ses origines, ses racines personnelles. Mais ce qui fait une société et une nation c’est qu’on est tous liés par un contrat social. Pour nous, ce contrat social est la France. Je n’ai pas envie de dire que les footballeurs sont noirs ou blancs. La seule chose qui m’intéresse est de les reconnaître comme français. Je trouve que instrumentaliser leurs origines pour faire passer des messages subliminaux ne me plaît pas. Les origines ne doivent pas être une revendication politique. C’est un patrimoine individuel. Une équipe de France c’est : l’équipe de France. C’est peut être une tautologie mais le sens est là.

 

www.objectif-france.org

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