« Artaud-Passion » : Lorsque le théâtre double la vie

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Par Eloise Bouchet – A l’occasion de la parution du livre, « La Canne de St Patrick », consacré à la vie tumultueuse d’Antonin Artaud, Patrice Trigano rencontre Florence, fille du célèbre galeriste Pierre Loeb, qui entretint avec « l’homme-Théâre », pour reprendre l’expression de Jean-Louis Barrault, une relation singulière.

A partir des souvenirs qu’elle lui confie mais aussi d’extraits glanés, notamment, dans Le « Théâtre et son double », Trigano écrit « Artaud-Passion », vibrant hommage au dramaturge, poète, essayiste, théoricien, dessinateur et acteur français. Agnès Bourgeois et sa troupe en proposent une adaptation sensible et fidèle aux théories présentées dans « Le Théâtre et son double ».

En mai 1946, après neuf mois d’internement, Antonin Artaud retrouve ses amis, dont Pierre Loeb qui prépare une exposition de ses dessins et sa fille, alors âgée de seize ans. La jeune femme voue à Artaud une admiration sans borne et le considère comme un « second père ». Dans un récit emmêlé où les souvenirs affleurent à la mémoire dans un ordre qui lui est propre, les confidences de Florence sont jalonnées de fragments de la vie d’Artaud; des terrifiantes séances d’électrochocs qu’il subit à sa querelle avec Louis Jouvet, en passant par son amitié avec André Gide. La pièce rend poreuses les frontières du souvenir passé et du présent, des réminiscences et des fantasmes, de la lucidité et de la folie. Artaud lui-même n’a -t-il pas cessé toute sa vie de repousser les limites de l’être, de l’existence pour tendre vers un chaos essentiel et convulsif?

D’aucuns connaissent la célèbre formule de « l’homme-théâtre »: le théâtre, comme la peste, est « une crise qui se dénoue par la mort ou la guérison ». Lieu de cristallisation d’une cruauté essentielle, le théâtre doit, selon lui, secouer « l’inertie asphyxiante », et « expulser la violence », dans une libération proche de la catharsis. La pièce Artaud-Passion donne l’impression d’un vent âpre et froid qui fouette le visage. Elle s’adresse « au nerf, au cœur » mais aussi au corps. La mise en scène contribue à cet effet, faisant dialoguer gestes, voix, sons, images dans une « poésie de l’espace » où se reconstitue « l’union de la pensée, du geste, de l’acte », si chère à Artaud.

Les deux comédiens, Agnès Bourgeois et Jean-Luc Debattice, qui incarnent respectivement Florence et Artaud, sont des signes parmi les autres, ni plus ni moins importants. Il en est de même pour les musiciens, Fred Costa et Frédéric Minière, qui prennent le relai quand Artaud manque de souffle. Le courant passe entre eux. Se substituant parfois aux mots, les compositions musicales, tantôt insupportables et discordantes, tantôt suaves et harmonieuses, sont les cris et les chants des corps et des coeurs. Sur la scène au décor minimaliste, une machine, composée d’une barre aux extrémités de laquelle sont fixées deux ampoules, opère un mouvement circulaire. « Se revoultrer », c’est « se tourner » mais aussi, par glissement sémantique, « changer de parti, se révolter ». On pense évidemment à la figure révoltée d’Artaud qui, comme le soleil, illumine l’espace et détermine la cadence, le pouls de la pièce.

Avec « Artaud-Passion », on découvre ou redécouvre l’homme de théâtre, aussi torturé que génial, sa relation à l’art, aux autres, à Florence, et à lui-même. Courte et aérienne, la pièce est semblable à un mouvement d’aile suspendu. Achevée à son point d’envol, comme la vie d’Artaud elle-même.

« Artaud-Passion »
Pièce écrite par Patrice Trigano
Mise en scène par Agnès Bourgeois
Comédiens: Agnès Bourgeois et Jean-Luc Debattice
Musiciens: Fred Costa et Frédéric Minière
Studio Hébertot,
Du 28 novembre au 31 janvier 2018
Les mardis et mercredis à 21h.

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