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La Sapienza: un cheminement baroque en quête de spiritualité

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Par Florence Gopikian Yérémian – bscnews.fr/ Un couple à la dérive: lui est un grand architecte parisien blasé par le succès, elle une psychologue qui trouve sa vie aussi insipide que son mariage. A l’occasion d’un voyage professionnel en Italie, ces anciens amants vont enfin prendre le temps de se retrouver : par un heureux hasard, leur chemin va croiser celui d’une jeune malade et éveiller en eux une multitude de souvenirs…

Afin d’incarner son héroïne, le réalisateur Eugène Green a de nouveau porté son choix sur la charmante comédienne Christelle Prot Landman (Aliénor). En guise d’époux, il lui a offert l’acteur belgo-italien, Fabrizio Rongione (Alexandre). Face à ces deux êtres, aussi fermés que des tours de verre, évoluent la sibylline Arianna Nastro dans le rôle maladif de Lavinia ainsi que le talentueux Ludovico Succio qui interprète son frère Goffredo avec beaucoup de grâce. Au sein de ce quatuor confrontant les sexes autant que les âges, Eugène Green donne une grande importance au principe d’échange et de transmission: d’un côté Aliénor enseigne le français à Lavinia, de l’autre Alexandre initie Goffredo à l’architecture et, pour consolider l’ensemble, les jeunes frère et soeur apportent à leurs hôtes désillusionnés une bouffée de fraicheur et d’ingénuité. Grace à ces transferts d’émotions et de savoir, chaque personnage du film va ainsi pouvoir faire table rase de son passé et repartir de bon pied vers une nouvelle existence.
Outre la notion d’échange, Eugène Green accorde également un attachement particulier à l’aspect visuel et à l’atmosphère méditative de son long métrage. Usant d’une riche palette cinématographique, il oppose la grisaille urbaine de Paris à la lumière solaire d’une cité italienne somptueusement bordée par le Lac Majeur. Très axé sur l’architecture, il filme l’asphalte, le périphérique et fait contraster des murs tristement bétonnés avec de lumineuses églises baroques du XVIIe siècle. Son approche crée une dualité intéressante entre l’aspect essentiellement utilitaire des constructions contemporaines et l’omniprésence spirituelle qui enveloppe toutes les créations baroques de la ville de Stresa.
En fervent admirateur des architectes Francesco Borromini et Guarino Guarini, le réalisateur s’amuse à nous faire successivement parcourir leurs oeuvres: à travers les yeux de ses protagonistes, on découvre ainsi la superbe façade de la Sapienza, le dôme céleste de l’Eglise de San Lorenzo ou la chapelle Santissima Sindone qui abrita durant plusieurs années le saint suaire de Turin.
Par delà la virtuosité technique de ces architectes, Eugène Green tend à nous faire comprendre que ces ellipses de pierre et ces gracieuses coupoles dissimulent intrinsèquement une philosophie mystique: le propos d’un créateur tel que Borromini n’est pas purement artistique car ses réalisations sont perpétuellement en quête de lumière (spirituelle…) et d’ouverture (à l’autre…). Par le biais de cette double symbolique, Eugène Green essaye à son tour d’écarquiller les yeux de son public. Dans sa perception, l’art devient le moyen pour chacun de s’élever vers la lueur divine, d’emmener son esprit vers la sagesse et d’atteindre enfin la sapience de Dieu qui repose en sa parole réconciliatrice. Cette dimension spirituelle est particulièrement palpable lorsqu’Eugène Green apparait lui même à l’écran déguisé en Chaldéen. Prêchant contre l’athéisme, il incite ses protagonistes à l’altruisme et à la compréhension mutuelle. Agrémentant ses propos d’une très belle musique liturgique de Monteverdi, il invite ainsi ses spectateurs à remonter aux premières sources pour y puiser le savoir, la parole divine, et tout simplement l’amour.
Par delà son scénario à quatre voix, ce long métrage offre un profond questionnement sur le sens de la vie : si l’auteur y maltraite un peu ses personnages c’est pour qu’ils se remettent eux-mêmes sur le droit chemin en trouvant la lumière. Ce parti pris est original et intéressant, on regrette cependant que le film soit si lent. Certaines séquences se traînent tellement en longueur qu’elles en deviennent soporifiques… Pourquoi vouloir ainsi « ralentir » les choses? Pourquoi vouloir également accentuer à ce point l’aspect robotisé de son couple français? Avec leurs visages léthargiques, leurs paroles insignifiantes et leurs yeux fixant étrangement la caméra, Alexandre et Aliénor finissent par ressembler à de tristes pantins ! Ce mélange de langueur et de distanciation crée un malaise avec le spectateur et finit par conférer au scénario une morosité latente. C’est dommage…
La Sapienza? Une promenade architecturale dans les abimes languissantes de l’âme humaine.

La Sapienza
Un film d’Eugène Green
Avec Fabrizio Rongione, Christelle Prot Landman, Ludovico Succio et Arianna Nastro
Produit par Martine de Clermont-Tonnerre et Alessandro Borrelli
Sortie nationale le 25 mars 2015


La Sapienza
La Sapienza Bande-annonce VO

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