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Birdman : Michael Keaton joue magistralement les Icares sous les feux de la rampe

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Par Florence Gopikian Yérémian – bscnews.fr/ Riggan Thomson est amer. Durant des années, cet acteur a incarné Birdman, un super-héros mythique vénéré aux quatre coins de la planète. A l’exemple de son personnage virtuel, la gloire de Riggan s’est aujourd’hui envolée à mille lieux des oppressants blockbusters qui dominent le septième art.

Afin d’échapper au vide existentiel qui le submerge, Riggan décide donc de se plonger dans la création théâtrale et tente de monter une pseudo pièce philosophique au coeur de Broadway. Se battant bec et ongles pour retrouver sa popularité d’antan, cet acteur en fin de course va devoir affronter l’arrogance des jeunes premiers, la critique acerbe des chroniqueurs new-yorkais, sans parler des réprimandes de sa fille Sam qui lui reproche ses continuelles absences. Face à la complexité de son existence, cet Icare à la dérive réussira à prendre son envol, quitte à se bruler les ailes sous les feux des projecteurs…
En choisissant Michael Keaton pour incarner le rôle de Riggan, le réalisateur mexicain Alejandro Inarritu a tiré sa plus belle carte. Aux yeux de tout cinéphile convaincu, Keaton est en effet le symbole même du super héros des années 80: sa carrière en tant que Batman ainsi que sa véritable expérience d’artiste se confondent ici magnifiquement avec celles de son protagoniste. Grace aux parcours similaires de ces deux hommes, la réalité se mêle à la fiction, ce qui confère une dimension très profonde à ce scénario entièrement filmé en plans séquences. Est-ce Riggan ou Keaton lui-même qui nous offre une remise en question cinématographique de sa carrière d’acteur? Sans doute un peu les deux.
Bien loin de ses performances habituelles, Michael Keaton a eu l’heureuse idée de jeter sa cape et son masque noir pour se livrer à l’écran sans aucun artifice. Grace à Birdman, il se met à nu comme un oiseau blessé et joue la gamme du dépressif avec brillance : passant de l’enthousiasme à la colère, il est sans cesse en contradiction et doute de lui-même. Mêlant inconsciemment la scène à la vraie vie, il s’enfonce jour après jour dans une sorte de névrose schizophrénique qu’il ne parvient plus à contrôler. Son personnage étant plutôt taiseux, Alejandro Inarritu lui a prodigué une voix-off symbolisant la conscience de Riggan. Bonne ou mauvaise conseillère, cette voix d’oiseau lui trotte en permanence dans la tête et se matérialise de temps à autre sous la forme fantasmagorique d’un sombre volatile. Dialoguant avec cet alter ego imaginaire, Riggan nous dévoile ainsi ses pensées et les bouleversements psychologiques qui ne cessent de le hanter.
Parmi les êtres participant à sa tentative de come-back se distingue sa fille Sam. Superbement interprétée par Emma Stone, cette fragile brindille semble totalement paumée au coeur de ce milieu d’artistes marginaux. Elle possède pourtant beaucoup plus de perspicacité que son propre père et ne se laisse pas flouer par les paillettes d’Hollywood ou celles de Broadway. Contrairement à elle, les comédiennes Lesley (Naomi Watts) et Laura (Andrea Riseborough) sont totalement dépendantes du star-system et ne cessent de se quereller ou de dépérir en attendant le rôle qui les consacrera. Un certain Mike Shiner (Edward Norton) traine aussi ses caprices sur les planches du théâtre. Excellent acteur, ce pervers narcissique est un artiste-né aussi ambitieux que débauché. Débordant de morgue et de suffisance, il est le concurrent direct de Riggan mais à l’inverse de ce partenaire neurasthénique, il profite à l’excès de son succès car il a pleinement conscience de sa fugacité.
Pour ce cinquième long métrage, Alejandro Inarritu s’est inspiré d’une nouvelle écrite par Raymond Carver: Parlez-moi d’amour. La thématique de son film tourne essentiellement autour de l’éternelle quête de reconnaissance qui ronge chacun d’entre nous et détruit ceux qui ne parviennent pas à se passer du regard d’autrui. En suivant le parcours de Riggan et des artistes qui l’accompagnent dans sa chute, Alejandro Inarritu nous plonge tour à tour dans des vagues de colère et de désillusion. Toujours à flanc d’émotion, il nous offre un scénario incisif et révélateur où les notions d’ego et de frustration ne cessent de se heurter. Malgré la dimension philosophique mettant en avant l’éphéméride du succès, son film est ponctué de touches aussi comiques que surréalistes : outre la superbe scène où l’on voit Michael Keaton traversant Times Square en slip kangourou (cultissime!), on apprécie les apparitions métaphoriques de Birdman, les effets spéciaux complètement décalés et les allusions pleines de cynisme aux super-héros d’aujourd’hui.
Le regard d’Alejandro Inarritu vagabonde également dans les coulisses salaces des théâtres de Broadway où déambulent toutes sortes d’acteurs en chaleur et de comédiennes paranoïaques. Avec un brin de voyeurisme, il dissèque la face cachée de ce star-system où les crises existentielles côtoient quotidiennement les overdoses et les montées d’adrénaline. Porté par la musique d’Antonio Sanchez, ce film est avant tout une réflexion acerbe et lucide sur le difficile métier d’acteur. A contre-courant des Comics et du style Marvel qui accaparent tous nos écrans, il nous entraine subtilement vers un questionnement personnel autour de l’adage de William Shakespeare: « Le monde entier est une scène et chacun y joue un rôle… »
Birdman? Une audacieuse satire de la vanité humaine: imprévisible, cérébrale et superbement portée par Michael Keaton.

Birdman ou La surprenante vertu de l’ignorance
Un film d’Alejandro G. Inarritu
Avec Michael Keaton, Zach Galifianakis, Edward Norton, Andrea Riseborough, Amy Ryan, Emma Stone, Naomi Watts
Sortie nationale: le 25 février 2015 (1h59)


Birdman
Birdman Bande-annonce VO

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