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Blind Date: une pièce labyrinthique en hommage à Borges

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Par Florence Gopikian Yérémian – bscnews.fr/ En 2013, l’auteur argentin Mario Diament nous avait ravis avec un profond dialogue amoureux entre Martin Heidegger et Hannah Arendt (voir l’article). Le revoici à l’affiche du théâtre de la Huchette avec une nouvelle variation philosophique autour de l’amour: Blind Date.

L’histoire se déroule Place San Martin dans un parc de Buenos Aires. Au milieu d’arbres centenaires, se trouve un banc sur lequel médite un vieil aveugle. A l’exemple de l’antique Tirésias, il est un peu devin et tente chaque jour de capter les fluctuations d’une humanité qui n’a, hélas, plus de visage à ses yeux. Au fil des heures, plusieurs personnes prennent place fortuitement à ses côtés et se laissent aller à des confidences: regrets, remords, passions, adultère… toute une palette de sentiments se déroule ainsi au creux de l’oreille attentive du vieil extralucide. Avec application et intérêt, il reconstitue alors intérieurement une galerie de sensations et de petits portraits anonymes qu’il conserve minutieusement dans son cerveau. Un jour arrive cependant où les portraits de ses interlocuteurs s’emmêlent pour donner lieu à un étrange chassé-croisé amoureux. Témoin passif de ces singulières confessions, le vieil aveugle tentera d’élucider ce puzzle sentimental et finira à son grand étonnement par dénouer son propre mystère…

Cinq destinées cimentent cette très superbe intrigue théâtrale délicatement mise en scène par l’américain John Mc Lean. Le premier personnage est un banquier d’une cinquantaine d’années. L’homme est marié et possède une belle situation; il parait cependant totalement égaré et pour cause: cela fait vingt cinq ans qu’il n’a plus de rêves et se soumet absurdement à ses ambitions professionnelles. C’est avec élégance que le comédien André Nerman prête ses traits fins et sa diction précise à ce quinquagénaire : le timbre froid et l’attitude un peu rigide, il parvient parfaitement à transcrire l’existence soporifique dans laquelle s’est enfermé son protagoniste. Apparait ensuite une jeune fille aussi impulsive que revêche. Interprétée avec gouaille par Ingrid Donnadieu, elle semble se jouer du monde et mène une vie plus accidentée que des montagnes russes. Viennent enfin deux femmes que tout semble opposer: la première est une migraineuse refoulée (Dominique Arden), victime de ses propres manipulations; la seconde, une psychologue (Raphaëlle Cambray) apparemment sereine mais qui frôle l’hystérie lorsqu’elle apprend la trahison de son mari.
Au dessus de ce quatuor désenchanté règne « l’aveugle clairvoyant ». Subtilement incarné par Victor Haïm, il apporte un calme et une distanciation envers tout ce tohu-bohu sentimental. L’oeil opaque, la voix liquoreuse et la tête bienveillamment penchée sur les malheurs de ses congénères, ce paisible patriarche a pourtant l’esprit qui fourmille de mille et une pensées. En écoutant ses réflexions aussi poétiques que lucides, le spectateur aguerri prend progressivement conscience de la réelle identité de cet homme : son discours intuitif est tout simplement celui du plus grand écrivain argentin, Jorge Luis Borges. C’est en effet à cette sommité de la littérature que Mario Diament rend hommage avec Blind Date: Borges le poète irrationnel, Borges le prosateur universel, Borges « l’homme bibliothèque » qu’il a eu la chance de rencontrer à Buenos Aires alors que l’écrivain était déjà atteint de sa cécité, à l’exemple de ce vieil aveugle assis sur son banc…
Bien que le texte de Mario Diament soit simple en apparence, il regorge de références littéraires. Par delà les jeux de mots et les clins d’oeil sémantiques, cette oeuvre théâtrale offre surtout un questionnement profond sur la vie et la destinée de chacun. Reprenant les dires de Borges, le principal protagoniste ne cesse de méditer sur les dimensions multiples de l’existence, cite admirativement Démocrite, parle d’univers parallèles et se plaint du temps destructeur. A la fois sage et didactique, cet Homère du XXe siècle tente désespérément d’ouvrir les esprits de ses visiteurs perdus dans l’obscurité de leurs quotidiens égoïstes: « Voir ne suffit pas, il faut aussi comprendre » leur dit-il malicieusement dissimulé derrière sa cécité…
Fidèle aux concepts borgesiens, Mario Diament s’est aussi amusé à construire sa pièce à l’image d’un labyrinthe existentiel où les destinées de ses protagonistes se croisent et se complètent au fil de leurs passions. La trame même de son scénario évolue comme un livre à suspense où chaque chapitre apporte une réponse au précédent: c’est en écoutant patiemment les confessions de tous ces personnages à la dérive que le spectateur comprendra enfin la véritable intrigue de ce dédale amoureux.
A l’exemple du vieil aveugle de Buenos Aires, asseyez-vous sur votre siège et laissez-vous porter par ce déversement d’amour, de joies et de regrets. En vous ouvrant ainsi aux autres, vous sentirez inexorablement une émotion vous envahir: succulente, mystérieuse et tout simplement belle.

Blind Date? Une pièce semblable à la passion amoureuse: à saisir sans tarder pour ne pas le regretter!

Blind date – L’amour à perte de vue
De Mario Diament
Traduction de Françoise Thanas
Mise en scène John McLean
assisté de Dominique Sheer
Avec Dominique Arden, Raphaëlle Cambray, Ingrid Donnadieu, Victor Haïm et André Nerman.

Théâtre de la Huchette
23, rue de la Huchette – Paris 5e
M° Saint Michel

A partir du 21 janvier 2015
Du mardi au vendredi à 21h
Le samedi à 16h
Réservations: 0143263899

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