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Place Royale? Une pièce qui réhabilite l’extravagance de Corneille!

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Par Florence Gopikian Yérémian – bscnews.fr/ Alidor le libertin aime Angélique, mais il perçoit le mariage comme une menace à sa liberté. Cherchant à s’affranchir des lourdes chaines de cet hymen, il n’hésite pas à rompre et pousse sa belle dans les bras de son ami Cléandre, également épris de la chaste jeune fille. Au fil des mensonges et des quiproquos, la pauvre Angélique découvre, affligée, la trahison de son amant. Ayant une conception pure et idéale de l’amour, elle ne parvient à comprendre le besoin de liberté qui envoute Alidor et décide alors de s’offrir à une toute autre figure…

Cette pièce de Corneille possède une raisonnance très contemporaine car elle remet subtilement en question les fondements du mariage et de ses engagements. Pourquoi l’homme et la femme doivent-ils ainsi se lier pieds et poings dans une union exclusive ? Quel sens cela a-t-il d’appartenir à un autre si le désir s’étiole au fil du temps et s’il fait parfois place à de la haine? L’amour libre n’est-il pas la meilleure façon de respecter ses semblables en leur octroyant des sentiments sincères sans pour autant les contraindre à demeurer sous clef?
Au premier abord, l’intrigue de la Place Royale peut sembler amorale et extravagante, mais si on la regarde à travers la prunelle d’Aphrodite, cette histoire est un véritable cantique à l’amour! Non pas celui que l’on promet par devoir ou par galanterie, mais l’amour passion, le vrai, l’incertain, le corrosif, le douloureux, l’ardent, celui que Choderlos de Laclos effeuille et décortique si bien à travers ses Liaisons Dangereuses.
Afin de mettre en avant ces thèmes éternels de l’ivresse amoureuse et de l’aliénation, François Rancillac a opté pour une mise en espace à l’esthétique très contemporaine: dans une atmosphère sombre parsemée de copeaux noirs, la scène et les coulisses font face au public. Lorsque l’un des protagonistes achève sa tirade, il ne disparait pas derrière un rideau comme de coutume mais il s’éclipse discrètement sur le coté de la salle en attendant de paraître à nouveau. Simultanément acteurs et spectateurs, les six comédiens de ce spectacle nous donnent ainsi l’impression d’être en répétition ou de se trouver au sein de leurs existences réelles. Cela confère à la pièce une dimension à la fois intime et réaliste qui estompe l’académisme ampoulé trop souvent conféré aux oeuvres cornéliennes.
Dans cette vaste arène théâtrale des passions et des conquêtes, la lutte se mène sans répit. Bien trop éprise d’Alidor, l’innocente Angélique est malmenée du début à la fin du récit. Interprétée par Hélène Viviès, elle apparait d’abord terne et sans attraits, à l’exemple de tous les amoureux transis. Avec ses cheveux courts et son minois juvénile, cette jeune comédienne s’impose cependant au fil des actes: quittant son aveuglement et sa dévotion stupide, elle gagne en prestance, enrage d’avoir été trahie et finit par se mettre entièrement à nu face aux manipulations d’Alidor, son perfide amant. Ce dernier est incarné par Christophe Laparra. A la fois volage et lâche face aux exigences du mariage, il fuit sa promise pour ne pas plonger dans l’ennui et la servitude d’un hymen conventionnel. Bien que son personnage soit un pur concentré d’égoïsme et de traitrise, l’acteur ne lui confère pas assez de sensualité ou de perversion: à l’exemple d’un Valmont ou d’un jeune Dom Juan, on aimerait voir paraître le côté obscur et voluptueux de son âme: où se cache son regard fourbe, son attitude lascivement insolente ou son narcissisme incommensurable? Au lieu de jouer les amants inassouvis et de faire ployer sa maitresse avec délectation, Christophe Laparra se contente de la regarder pleurer puis l’accorde aimablement à Cléandre, son meilleur ami. Il faudrait offrir à un personnage aussi hédoniste qu’Alidor une dimension plus séduisante, plus dominatrice, quitte à frôler le cynisme et la lubricité.
C’est justement le parti-pris de Linda Chaïb. Excellente dans le rôle de Phylis – la meilleure amie d’Angélique – cette actrice est l’antithèse de la pudeur et de la discrétion. La mine railleuse et la démarche vive, elle ne cesse de manigancer, d’aguicher et de jouer les capricieuses. Telle une petite tornade en jupette rose, elle réussit à dominer l’ensemble des protagonistes et s’accapare quasiment toute la scène à chacune de ses apparitions. Plus qu’une libertine, cette malicieuse Phylis est une femme libérée dont le discours est non seulement intelligent mais d’une étonnante modernité: adepte des intrigues, elle prône sans honte les amours multiples tout en défendant l’intérêt avisé de posséder un riche époux. Tournant toutes les situations à son avantage, cette impétueuse comédienne apporte une grande fraicheur à l’écriture cornélienne et nous la fait percevoir sous un jour plus audacieux : à mille lieux des pompeux drames historiques qui assomment les adolescents sur les bancs du collège, on découvre ici une facette plaisante et fantasque du grand dramaturge. Même si l’on aimerait que les acteurs masculins soient plus hardis (exception faite d’Antoine Sastre qui compose un pétulant Lysis affublé de basquettes dorées et d’un singulier pantalon écossais…), cette comédie – car c’en est une – est à ne pas manquer, ne serait-ce que pour bercer vos oreilles des magnifiques mélopées cornéliennes déclamées sans aucun faux pas plus de deux heures durant!
Le final de la pièce est également très beau, tant du point de vue visuel qu’émotionnel. On y devine clairement l’inclination sentimentale de Corneille qui prétend défendre l’amour courtois mais préfère de loin la jouissance et le libertinage.
La Place Royale? Un texte sublime, une intrigue à ravir et un dilemme radicalement cornélien sur l’amour et la liberté.

La Place Royale
de Pierre Corneille
Mise en scène François Rancillac
Avec Linda Chaïb, Antoine Sastre, Hélène Viviès, Antoine Sastre, Nicolas Senty et Assane Timbo.

Théâtre de l’Aquarium
La Cartoucherie
Route du Champ de Manoeuvre – Paris 12e

Jusqu’au 1er février 2015
Du mardi au samedi à 20h30
Dimanche à 2h
Réservations: 0143749961

Crédit photo:© François Rancillac

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