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La Belle Jeunesse : portrait d’une société misérablement belle

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Par Felicia Sideris – bscnews.fr/ Natalia et Carlos ont vingt ans ; amoureux, ils se battent ensemble pour survivre dans une Espagne en crise. Afin de trouver un travail, ils passent leurs journées à distribuer des CV sans obtenir le moindre entretien, s’évadant alors dans des fêtes sur des parkings vides. Un jour, Natalia tombe enceinte et refuse de mettre fin à sa grossesse. Avec l’arrivée de leur fille, Julia, le couple comprend que les petits boulots ne suffiront plus pour s’en sortir.

En vue d’accomplir ce portrait social de son pays, le réalisateur Jaime Rosales est allé à la rencontre des jeunes hispaniques afin d’avoir le point de vue le plus juste et naturaliste possible. Naissent des collaborations avec des jeunes qui dévoilent leur quotidien, se confient sur les misères de leur vie et participent également à l’écriture des dialogues. Le cinéaste décide alors de garder ces jeunes non-diplômés comme acteurs. Le casting du film est donc constitué de non-professionnels, sauf pour les rôles de Carlos, Natalia et sa mère. Au moyen d’une tonalité naturaliste surprenante, l’artiste met en scène la jeunesse dans un récit simple, objectif, juste, et parle des violences économiques et sociales auxquelles la jeunesse espagnole est confrontée. La finesse du portrait est mise en avant par les choix esthétiques : les couleurs sont sombres, les protagonistes enfermés dans le cadre. En utilisant la pellicule 16mm, le réalisateur emprisonne ses protagonistes dans un cadre original et sensible et s’approche au plus près d’eux pour atteindre le réel, l’observer et découvrir l’obscurité qui s’y cache. L’absence de musique extra-diégétique marque le désir de Jaime Rosales de laisser le spectateur avoir sa propre opinion. Il ne dirige pas les émotions du public, il n’impose pas ses idées. Sans la musique, son oeuvre gagne en réalisme et présente une situation sans aucun jugement ni artifice.

Le réalisateur ne pouvait pas faire un film sur la jeunesse sans parler de la technologie, le smartphone étant aujourd’hui un objet symbolique des vingtenaires : elle a donc une place prépondérante autant dans l’oeuvre que dans la vie des personnages. Les deux événements les plus importants sont ainsi résumés en quelques minutes silencieuses à travers des écrans de chats et des selfies. Pour ces images, le réalisateur a fait appel à une jeune réalisatrice, afin d’être certain de parvenir à une esthétique que lui ne maîtrise pas entièrement. Le numérique contraste par rapport aux plans serrés en 16mm sur les visages; en effet, tandis que la pellicule engendre des visages granulés, sensibles, expressifs, les images des téléphones portables plastifient la peau et dématérialisent les visages.

Dans La Belle Jeunesse, la violence sexuelle est également une thématique importante car elle découle des violences sociales et s’avère un problème aussi sérieux que la violence physique. La pornographie est très répandue en Espagne et beaucoup moins taboue que dans d’autres pays, comme la France par exemple. Pour les scènes de tournage d’un porno amateur, le réalisateur a fait appel à de vrais pornographes qui ont filmé eux-même les acteurs. On se retrouve alors face à des plans simples, privés de jugements et confère au rapport sexuel filmé une grande banalité dérangeante. L’artiste y montre que les jeunes sont beaux mais que l’utilisation qu’on en fait ne l’est pas. Cette idée est ainsi valorisée par le titre: avec la « Belle » jeunesse, Jaime Rosales crée une « fausse ironie ». La dureté de la dramaturgie est contrebalancée par la beauté des visages, de l’énergie et de l’espoir qui émanent de ces jeunes. La jeunesse est belle, les acteurs sont beaux, et c’est uniquement l’environnement et la réalité sociale dans laquelle ils se trouvent qui est « laide ».

Récit social en caméra portée avec une image granuleuse, la force et l’originalité de ce long-métrage proviennent de la neutralité et de la finesse du portrait émouvant que Jaime Rosales a imaginé pour décrire cette jeunesse perdue. A voir!

Hermosa Juventud (La Belle Jeunesse)
Par Jaime Rosales
Sortie en salle le 10 décembre 2014
Drame Espagnol – 1h42
Avec Ingrid Garcia et Carlos Rodriguez


La Belle jeunesse
La Belle jeunesse Bande-annonce VO

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