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Les mouettes d’Étretat: une histoire de Mektoub entre liberté et justice

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Par Florence Gopikian Yérémian –bscnews.fr/ Prison de Fleury Mérogis. Un soir de décembre…Dans une cellule froide et exigüe, deux êtres diamétralement opposés cohabitent. Sur la couchette du haut, il y a Mohamed, un dealer du 93 au faciès basané; sauvage comme une hyène en cage, il a l’œil haineux et la bouche carnassière. Au dessous de lui croupit Henri, un vieux bourgeois, banquier de son état. Victime d’une erreur judiciaire, il a été parachuté dans ce sinistre trou à mille lieux de ses beaux quartiers neuillyssois.

La seule chose apparente qui puisse relier ces deux prisonniers, c’est Étretat: lorsqu’il avait sept ans, Mohamed y a vu la mer et les mouettes pour la première fois tandis qu’Henri a pour espoir d’y finir ses jours en allant placer ses pas dans ceux de Maupassant. Il faut pour cela qu’il recouvre sa liberté mais celle-ci semble encore vouloir se faire attendre… Déjà six mois que le vieil homme est en cabane! Au fil des jours, les deux taulards doivent donc s’accoutumer l’un à l’autre et tenter de s’apprivoiser. Par delà les brimades des matons et la puanteur de leur taule, ils vont avoir à confronter leurs univers respectifs. La tache est loin d’être aisée car tout les oppose: leur âge, leur culture, leur milieu social… même la langue diffère entièrement. L’un parle comme un vulgaire rappeur en crachant des insultes tandis que l’autre déclame tel un poète, en tentant de rester courtois. Malgré ces incompatibilités, des paroles s’échangent, des conversations se tissent, violentes, désespérées ou faussement complices: Henri évoque modestement ses soucis de santé, Mohamed délire sur ses paradis artificiels et leur étrange tandem vocifère solidairement contre les humiliations qu’ils ont à subir au sein de cette infâme prison. Quoi qu’ils fassent, ces deux reclus n’ont pourtant plus le choix des armes. Peu importe leur faute ou leur origine, ils demeurent à présent dans les mains de Dieu ou de la justice: Mohamed face à son mektoub et Henri face à son fatum.

Le dialogue théâtral composé par Bernard Sinclair se déroule dans une « pièce-cellule » possédant juste ce qu’il faut pour nous mettre en condition d’incarcérés aux côtés des deux protagonistes. Les acteurs forment un binôme puissant et corrosif accentué par leurs étonnantes dissemblances: du haut de ses quatre-vingt ans, Bernard Sinclair nous fait immanquablement songer à Claude Rich, autant par sa physionomie que par sa distinction. Avec sa voix fluette, son regard fané et son dos vouté sous le poids de l’injustice, ce comédien-metteur en scène est époustouflant de fragilité et de vérité. En contrepoint, le jeune Hadi Rassi n’hésite pas à mettre en avant ses racines orientales afin d’incarner pleinement le profil du délinquant maghrébin. A demi-nu durant presque toute la représentation, il dégage une colère bestiale et instinctive que sa voix graveleuse souligne autant que ses yeux hallucinés.
De prime abord, ce surprenant face à face dérange les spectateurs: l’adversité des deux hommes est palpable dès le début de leur rencontre, et même si un dialogue s’instaure entre eux, il dégénère progressivement en un cynique jeu de pouvoir. Au sein de cette sombre geôle, dominant et dominé entament alors une lutte verbale qui va peu à peu se transformer en un corps à corps purement physique.
Dans cet enfer carcéral, les thématiques abordées par Bernard Sinclair sont multiples: son texte évoque l’injustice et les erreurs judiciaires, mais il porte aussi un regard lucide sur l’incarcération et ses défaillances tout en tentant de décoder le pourquoi de la délinquance. A travers le personnage de Mohamed, l’auteur cherche à comprendre le parcours de ce criminel, non pas pour lui pardonner mais pour expliquer sa chute: lorsque ce jeune beur se lance dans la confession douloureuse de son enfance assassinée, les causes de son animosité se révèlent enfin. On conçoit alors son désir de vengeance et face à la fureur folle qui l’envahit, on appréhende le dénouement tragique de la pièce. Dans son dernier acte, Mohamed obtiendra en partie sa libération psychique mais il y perdra définitivement sa véritable liberté…
Les Mouettes d’Etretat n’est pas une pièce facile. Les mots s’y entrechoquent autant que les êtres, avec hargne et frénésie. Bien que les insultes et les hurlements soient parfois inutiles ou trop excessifs, cette œuvre séduit par son intensité et par la mise à nue dévastatrice de se ses deux acteurs. En fin de représentation du 11 mai 2014, Bernard Sinclair a bien failli s’effondrer tant il était habité par son personnage!

Les Mouettes d’Etretat
Mise en scène Bernard Sinclair
Avec Bernard Sinclair et Hadi Rassi

Au Guichet Montparnasse
15, rue du Maine – Paris 14e
Réservations : 01 43 27 88 61
Métro : Montparnasse-Bienvenüe

La pièce devrait reprendre courant 2014.

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