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Emilia: parfois le mal d’amour peut devenir meurtrier….

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Par Florence Gopikian Yérémian – bscnews.fr / Émilia est une vieille dame en mal de reconnaissance. Derrière son sourire tendre et retenu, elle cache des brassées de regrets et de nostalgie. Lorsqu’au détour d’une rue, elle croise par hasard le chemin de Charlito, son cœur voit soudain resurgir mille et un souvenirs.

Charlito est l’enfant qu’elle a gardé durant dix sept ans en tant que nourrice. Au cours de toutes ces années, Emilia n’a vécu qu’à travers le regard exclusif de ce petit, de « son » petit. À présent, ce Chiquito a grandi : c’est un bel adulte qui lui fait face et l’invite à rester quelques temps dans sa maison pour lui présenter son épouse Cardina et son fils Léo. Emilia est émue de voir que son protégé a si bien réussi sa vie. Afin de ne pas déranger cette famille modèle, elle souhaite délicatement s’éclipser, seulement voilà : tout est factice dans cette image d’Epinal ! Charlito n’est pas le père de l’enfant, ce beau-fils est un pervers totalement névrosé, quant à Cardina, elle est imbibé d’alcool du matin au soir et ne songe qu’à s’enfuir pour retrouver son ex-mari! Un tel désastre est inconcevable aux yeux d’Emilia qui n’admet pas que son « enfant » soit triste. Prise dans ce drame familial, elle va devoir faire preuve d’un amour inconditionnel et épauler une nouvelle fois son Charlito …quitte à être accusée de meurtre.

La mise en scène de ce drame argentin s’articule autour d’une immense pièce dont les murs sont constitués de tissus multicolores et de couvertures empilées. Les comédiens s’y cloitrent, s’endorment sur ses parois molles ou les piétinent de mécontentement. Dans cette étrange famille recomposée, l’imposante figure de Charlito se déploie comme un poulpe. Afin de lui insuffler toute son ampleur, l’excellent comédien Carlos Portaluppi pousse à l’excès la carte de l’effusion. Passant nerveusement des bras de sa femme à ceux de son beau-fils, il ne cesse de les embrasser, de les enlacer et de les serrer jusqu’à l’asphyxie. Son besoin d’amour est tel qu’il ne se rend pas compte à quel point il étouffe sa compagne. Prisonnière de ses bras puissants, la comédienne Adriana Ferrer tente de donner vie à la pauvre Cardina mais cette épouse maladive s’essouffle à petit feu tout au long de la pièce. En contrepoint de cette frêle figure maternelle, le jeune Léo est un adolescent qui ne cesse de courir ou de gesticuler. C’est avec courage que le comédien Francisco Lumerman s’est approprié l’inconfortable rôle de cet enfant déboussolé qui s’émoustille libidineusement au contact des vieilles femmes…
Face à ce trio de désaxés, Elena Boggan interprète avec une très grande sensibilité le rôle phare d’Emilia. Avec sa voix haletante et son regard rempli de solitude, elle nous fait penser à un vieux chien que l’on caresse lorsque tout va mal et que l’on abandonne au bord de la route dans les moments de joie. A l’exemple de toute personne âgée, elle parle trop, radote sans s’en rendre compte puis tombe dans d’oppressants silences. Préalablement discrète et réservée, elle prend peu à peu de l’assurance en comprenant qu’elle seule peut aider Charlito à se restructurer : à demi consciente, Emilia s’immisce alors dans cette famille d’adoption pour y regagner sa place de nourrice trop longtemps oubliée. Avec une douceur empoisonnée, elle y infuse son venin nostalgique et détruit graduellement les éléments chaotiques pouvant nuire à son protégé : elle redevient ainsi la nounou de Charlito mais aussi la mère, la grand-mère et finit même par éclipser la place de son l’épouse avant de se sacrifier…
Par le biais de cette œuvre tragique, le metteur en scène Claudio Tolcachir nous enveloppe dans une atmosphère glauque et conflictuelle. La tension y est permanente quant à l’aspect malsain, il ne cesse de s’accroître parallèlement aux sentiments amoureux qui s’y détériorent. Aucun des protagonistes ne parvient à canaliser ses émotions ou ses angoisses. Tous sont déséquilibrés et complices de leurs décalages affectifs : entre un père ultra possessif, une mère neurasthénique, un fils obsédé et une nourrice déprimée, Claudio Tolcachir dresse une impitoyable galerie de portraits de nos contemporains. On ne sort pas indemne de ce drame étouffant sur le mal d’amour. Destructeur.

Emilia
Texte et mise en scène de Claudio Tolcachir
Spectacle en espagnol surtitré
Création avril 2013, Buenos Aires, Argentine
Avec: Elena Boggan, Gabo Correa, Adriana Ferrer, Francisco Lumerman et Carlos Portaluppi (Photo Emilia © Gustavo Pascaner)

Théâtre Paul Eluard
4, avenue de Villeneuve Saint-Georges
94600 Choisy-le-Roi
Tel. 0148908979
www.theatrecinemachoisy.fr

Connaissez-vous le théâtre Paul Eluard ?
Le théâtre Paul Eluard possède une magnifique salle de spectacle. Il y mène un projet original autour de collaborations artistiques internationales. Parmi les auteurs et acteurs en provenance des quatre coins du monde, il a déjà accueilli le théâtre Dourova de Moscou, la compagnie l’Oreille du tigre d’Hanoi ou la création argentine de Claudio Tolcachir, Emilia. D’autres œuvres étrangères viendront courant 2014, alors n’hésitez pas à vous y rendre : Choisy-le-Roi ne se trouve qu’à 20 minutes du centre de Paris !

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