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Un barrage contre le Pacifique : Marguerite Duras ad nauseam

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Par Florence Gopikian Yérémian – bscnews.fr/ Suzanne et Joseph sont frère et sœur. Assis dos à dos à même le sol, ils nous racontent leur adolescence en Indochine française durant les années trente. Élevés par leur mère sur une plaine infertile face au Pacifique, ils ne rêvent que de quitter cette immense prison à ciel ouvert. L’air des tropiques y est aussi suffocant que des bouffées opiacées, sans parler du sel de l’océan qui ronge et érode leur existence autant que la terre alentour.

S’enfuir…Partir…
Âgés de seize et vingt ans, les deux enfants sont pourtant viscéralement attachés à leur mère qu’ils adulent autant qu’ils maudissent. Écrasante et névrosée, cette génitrice tentaculaire les entraine depuis dix ans dans sa folie destructrice : inconsciente ou hallucinée, elle ne rêve que de monter des barrages face au Pacifique afin de pouvoir cultiver sa misérable concession. Mais la nature est indomptable dans cette partie du monde et elle pousse jour après jour cette triste famille vers la ruine et l’agonie.
C’est dans cette ambiance sourde et marécageuse que prend place la tragédie de Marguerite Duras inspirée de son propre parcours. On y retrouve inévitablement les personnages si chers à la romancière: sa mère, son frère mais aussi l’Amant chinois éperdument amoureux de son double,… Suzanne.

Dans sa mise en scène très épurée, Juliette de Charnacé a choisi de mettre en exergue la violence des relations existant entre les protagonistes: d’emblée, le spectateur est percuté par l’amour-haine qui lie morbidement ces enfants à leur mère. Au fil du spectacle, il s’interroge aussi sur le lien d’obscène servitude qui se noue entre Suzanne et l’Amant de Chine: est-ce une simple tendresse, une détresse mutuelle ou une réelle prostitution?
Ce qui déstabilise cependant le public dans cette adaptation contemporaine du livre de Duras, c’est l’ambigüité charnelle régnant en permanence entre le frère et la sœur. Simulant une parade incestueuse durant toute la pièce, ils ne cessent de se frôler ou d’échanger des gestes lascifs. La mise en avant de cette passion illicite aurait pu être un leitmotiv intéressant si les comédiens possédaient une sensualité naturelle mais ce n’est, hélas, absolument pas le cas : leurs gestes sont raides, leur érotisme rigide et lorsqu’ils se lancent dans de petits pas chorégraphiques, cela tourne carrément au ridicule. Tout est trop calculé, trop agencé. Leurs attitudes manquent de fantaisie, leurs dialogues de légèreté… C’est dommage, car cela fige la pièce tout en la privant de son ivresse et de sa volupté initiale. Malgré la teneur émotionnelle de son texte, Lola Créton nous livre une Suzanne inexpressive. Outre son visage austère et marionetique, sa voix demeure uniforme durant toute sa performance: elle ne semble pas jouer, elle récite stoïquement et de façon totalement monocorde! A ses côtés, Julien Honoré incarne un frère sans caractère : hésitant incessamment entre sa lâcheté intrinsèque et ses impulsions machistes, il flotte dans une moite incertitude et ne s’impose ni sur scène, ni au sein de cette famille à la dérive. En arrière-plan de ces deux rejetons plaintifs, Florence Thomassin endosse le rôle de la mère avec ferveur et animosité. A son tour, cependant, elle se perd dans ses diatribes et ses agonies: sans cesse vautrée au sol, elle ne fait que crier son désarroi ou ressasser sa douleur écrasante. Reste l’Amant, interprété par Zheng Wu. Malgré son élégance évidente, ce comédien-danseur pousse à l’excès la caricature du chinois sans parvenir à lui apporter aucun charme ni séduction.
Impossible donc de se laisser happer par cette histoire : les dialogues sont stériles, la musique languissante, la lumière rasante et même le texte de Duras y perd ses attraits. Désespérant.

Un barrage contre le Pacifique
Texte de Marguerite Duras
Mise en scène : Juliette de Charnacé
Avec : Lola Creton, Julien Honoré, Florence Thomassin, Munkhtur et Wu Zheng

Athénée Théâtre Louis Jouvet
Square de l’Opéra Louis Jouvet
7, rue Boudreau – Paris 9e
M° Opéra, Havre-Caumartin – RER A Auber

Du 6 au 22 mars 2014
Mardi à 19h – Mercredi, jeudi, vendredi, samedi à 20h
Dimanche 16 mars à 16h
Réservations : 0153051919

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