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Sète: une leçon théâtrale sur notre présent

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Par Julie CadilhacPUTSCH.MEDIA/ Photographies®Maarten Vanden Abeele/ Voilà une pièce qui « oscille entre conte de fées et tragédie, entre récit naïf et douleur indicible. Au fil des ans, Lauwers a atteint dans son écriture et dans ses mises en scène une insoutenable légèreté: la légèreté d’évoquer l’insoutenable ». ( Erwins Jans). Elle narre la fin tragique d’un reporter-photographe de guerre et la quête de sa soeur, danseuse, qui refuse d’accepter sa mort et tente de le retrouver en revenant dans la maison des cerfs, dernier lieu que ce dernier a évoqué dans son journal intime.

La maison des cerfs est le troisième et dernier volet du tryptique Sad Face/ Happy Face de Jan Lauwers. Ce dramaturge et metteur en scène explique que le théâtre, pour survivre aujourd’hui, doit « se redéfinir » et mettre en valeur ce que l’art vidéo, le cinéma ou l’art plastique ne peuvent pas représenter. « L’art, au fond, parle de l’homme et de la condition humaine, et toute expression artistique de qualité est un autoportrait de l’observateur. On voit ce qu’on a appris.[….]  » (Jan Lauwers) . Jan Lauwers insiste sur le fait que le théâtre est  » le médium qui a le lien le plus direct avec la condition humaine dans le sens où il est représenté par des gens et pour des gens. » Chacune des trois pièces de Sad Face/ Happy Face « traitent chacune une autre façon de raconter. » La chambre d’Isabelle évoque le passé tandis que Le bazar du homard raconte le futur. La maison des cerfs, c’est le présent . Il « peut se concevoir de deux façons: le présent du monde qui nous entoure […] le monde dans sa grande signification politique et historique, et le présent du monde que nous percevons en regardant quelqu’un qui fait quelque chose et qui sait qu’on le regarde. Le médium théâtral et la réalité des comédiens au moment de l’évènement. »(Jan Lauwers).

La maison des cerfs est un spectacle protéiforme qui ne peut faire l’unanimité tant il est exigeant. Son caractère atypique nécessite un lâcher prise avec nos facultés cognitives. Il faut accepter de ne pas tout saisir immédiatement et se laisser juste porter par un fil impalpable, indicible…. mais bien présent, on vous l’assure. D’ailleurs lorsque la pièce s’achève, l’on se dit que l’on ne manquera pas de retourner vivre une nouvelle expérience avec la Need Compagny dès que s’en présentera l’occasion. Cette pièce surprend car elle oblige le spectateur à changer ses habitudes théâtrales: le sens ne croît pas simplement de ce qui est dit mais d’un rhizome fait de sensations, de poésie, de dialogues pertinents, de mouvements de danse, de décors, de caractères singuliers et forts…Pour l’apprécier il ne suffit pas de décortiquer le sens du texte ( passionnant d’ailleurs!) mais il faut faire surgir aussi nos instincts animaux, c’est à dire qu’il est impératif de chercher à percevoir le monde avec tous ses sens aiguisés. Dès les premières secondes, le corps est d’ailleurs mis en valeur. Dans un vestiaire, une troupe de danseurs manifeste sa sensualité, sa sexualité même…certains corps se dénudent, les êtres s’animalisent, reviennent à une forme primitive en réponse peut-être à la fin tragique d’un frère. Comme pour crier charnellement une urgence à vivre. Le plateau s’ouvre ensuite, en analepse, sur cette mystérieuse maison des cerfs peuplée par une famille fuyant les histoires du monde pour écrire sa propre histoire. Amoncellement de bois de cerfs et de leurs corps, costumes à l’ allure sauvage, on entre dans un monde où l’homme et la bête vivent en harmonie et au même rythme….et c’est si déroutant que l’oeil est rapidement happé et reste durant 1h30 médusé par ce ballet vivant d’individus qui se déchirent et s’étreignent tour à tour sur le plateau.

Si la scènographie fait vivre cette « deer house » excentrique, la distribution contribue également à renforcer l’aspect Le présentmystérieux de ce lieu. On perçoit un choix sensible des comédiens, on y décèle un regard plastique autant que théâtral. Chaque interprète exprime une posture humaine vis à vis de la vie et ces portraits humains portent avec une légereté étonnante ce récit macabre sur scène: la fille assassinée , jeune femme fragile qui mène une vie convulsive, les deux « étrangers » asiatiques tout en pudeur et en retenue, la mère ( bouleversante de justesse!) qui affronte avec une force admirable une soirée de noël morbide, la petite Grace ( incarnée par la talentueuse Grace Ellen Brakey) ,enfant handicapée qui vit dans son univers enfantin même au coeur du drame, la fille aînée et son mari, couple modèle qui régulent les mouvements d’humeur de la pièce avec des mélodies folk etc…

La force de ce spectacle est d’abord dans la confrontation de deux réalités: celle des comédiens et celle des protagonistes. Naît une tension permanente entre les désirs des uns et des autres, entre les personnalités des uns et des autres. Pourtant, un mélange harmonieux de voix s’exprime sur le plateau lorsque ,lors de certaines acmés dramatiques, une plainte bouleversante et commune sait imposer le chant comme une échappatoire à l’horreur…

Ensuite, on est impressionné par cette capacité à exprimer de manière si crue et si troublante l’état naturel. L’appel des cerfs? l’expression d’un idéal: le retour à une animalité primitive. Jan Lauwers mêle innéisme et empirisme dans cette aventure esthétique et cognitive car notre connaissance de l’humain se réveille autant qu’elle se déduit au travers de ce spectacle intelligent…

Spectacle vu à la Scène Nationale de Sète le jeudi 14 avril 2011.

Pour ne pas manquer un spectacle de la Need Compagny, leurs dates en Europe en mai et en juin:

En mai:

– 11: La chambre d’Isabella : La Comédie de Clermont-Ferrand +33 4 73 290 814

– 12 : Le Bazar du Homard : La Comédie de Clermont-Ferrand
– 13 : La maison des cerfs La Comédie de Clermont-Ferrand

– 17, 18 La maison des cerfs Le Carré des Jalles à SAINT-MEDARD-EN-JALLES +33 5 57 93 18 80
– 21, 22 L’art du divertissement — version internationale Teatro Lliure à BARCELONA + 34 932 289 747

En juin:
– 3, 4,5, 10 The House of Our Fathers 16. Internationale Schillertage / National Theatre Mannheim +49(0)621 1680 150
– 11,12 L’art du divertissement — version allemande Akademietheater à WENEN +43 51 444 4145
– 14, 15, 17, 18, 19 Cette porte est trop petite (pour un ours) Kasino à WENEN +43 51 444 4145
– 25,26 La chambre d’Isabella Amphithéâtre d’O / Printemps des comédiens à MONTPELLIER +33 4 67 63 66 66

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