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« Mes vaches étaient mon but, ma passion. Elles m’ont aidé à traverser le chemin de la vie »

par

L’agriculteur Dominique Pipet de Charroux au sud de la Vienne, rencontré sur le rassemblement de la coordination rurale le 17 juillet 2019 à quelques mètres de l’Assemblée nationale vient de partir à la retraite. Sur son mur Facebook, il a publié ce Post sur ce jour si particulier, lui qui a défendu toute sa vie les agriculteurs et leurs conditions de vie. Un message qui a été très relayé et que nous publions ici avec l’accord de Dominique Pipet.

 

Aujourd’hui c’était le grand jour, retraite oblige, c’était le départ de mes 50 dernières vaches ! Ce matin , à la pointe du jour je me retrouvais donc à ma stabulation, je regardais, une dernière fois, mes vaches couchées sur leur lit de paille qui ruminaient, insouciantes. En fond musical, je profitais du chant des oiseaux qui commence à « chanter le printemps » cachés dans les buissons. Et soudain au loin , j’entends raisonner le bruit des  » carcasses  » vides des camions sur ma petite route de campagne. Je me retrouve vite aveuglé par les panoplies de phares qui arrivent dans ma cour de ferme. Tout de suite , avec une grande dextérité, les chauffeurs, l’un après l’autre placent leurs mastodontes pour l’embarquement.

Après un bonjour « covidal » nous poussons lot après lot les vaches dans le  » ventre  » des camions. Seul le bruit des vérins de l’étage des camions se fait entendre. Je ressens que personne ne parle comme pour respecter mon émotion. Alors, c’est plus fort que moi, je balance quelques blagues pour détendre l’atmosphère … les dernières vaches sont maintenant montées, les portes se referment en claquant. C’est fini. Il n y a plus d autres possibilités. je ne les reverrai plus. Je remets les documents sanitaires aux chauffeurs avec le ressenti de donner un « livret de famille » pour une autre famille d’adoption.

C’est maintenant le « au revoir  » toujours covidal. Les camions démarrent et reprennent leur chemin dans l’autre sens. Je m’avance à la sortie de la ferme pour voir une dernière fois l’arrière du dernier camion qui disparait au premier virage. Et dans un langage d’Adieu, utilisé par les gros paquebots qui partent en croisière, les deux chauffeurs m’offrent amicalement un concert impressionnant avec leurs klaxons surpuissants qui raisonnent dans toute la vallée. Puis un grand silence s installe. Seul maintenant, comme un cavalier désarçonné, j’ose pénétrer immédiatement dans le couloir de la stabulation, mais je m’arrête à quelques mètres et comme un fumeur dépendant, je cherche à inhaler encore les senteurs de l’enrubannage de luzerne. Une grosse boule me noue l’estomac, une douleur énorme à la gorge me fait ressentir l’effet d une strangulation. Mes yeux sont embués. En quelques secondes, je revois le déroulé de ma vie : mes 20 ans et cette volonté de devenir éleveur. Les vaches étaient mon but, ma passion , elles m’ont aidé à traverser le chemin de ma vie, avec les bons moments et les galères. Je leur dois beaucoup et dans certaines situations difficiles c’est elles qui me  » boustaient « .  A présent, j’ai face à moi cette stabulation vide avec ses 200 cornadis  » désactivés ».  Je savais qu’il fallait que je me prépare mais je ne pouvais pas imaginer qu’un tel silence en ce lieu pouvait engendrer un trouble émotionnel aussi intense. C’est dur, très dur. Aucune somme d argent ne remplacera la présence d un troupeau né il y a 45 ans.

J’ai l impression que ma fourche à main, posée sur le bord du couloir d’alimentation me nargue en me faisant un clin d’oeil espiègle et soudain, à l’autre bout du bâtiment le chat passe a toute vitesse et une tourterelle chante. Soudain, la vie continue

PS : à mes vaches ! Elles m ont tant donné.

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