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« Scène de la vie conjugale » : la trajectoire d’un couple en perdition

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Par Olivier Frégaville-Gratian D’Amore – Aucune émotion ne vient perturber le quotidien banal de ce couple sans histoire.

Rien n’enraye l’inévitable délitement de cet amour depuis longtemps perdu. En choisissant de coller au plus près de la tragédie bergmanienne, Saffy Nebbou en oublie d’insuffler la vie à ses personnages et les enferre dans un huis clos oppressant qui manque cruellement d’âme.

Sur une scène dépouillée, deux silhouettes se dessinent dans la pénombre. Côté jardin, un homme (le charismatique Raphaël Personnaz) est assis de trois quarts dos au public. Il semble regarder dans le vide, loin devant lui. Côté cour, c’est une femme (Laetitia Casta, lumineuse) à genoux que l’on devine. Ils semblent perdus dans leurs pensées. Au-dessus d’eux, leurs visages filmés en gros plan, rayonnant. Ils sont magnifiques, raideux et respirent l’amour autant que le bonheur. L’un après l’autre, chacun raconte tout le bien qu’il pense de l’autre, toute la félicité d’être ensemble, tout l’amour qu’ils se portent sans heurt, sans dispute. Tout paraît si beau.

Puis les images s’estompent et disparaissent. Les corps s’animent. Très vite, une gêne se fait plus pressante. Entre Johann et sa femme Marianne tout semble convenu, froid, glacial. La banalité du quotidien a complétement annihilé toute émotion, tout sentiment. Tout est terriblement plat, sans relief. Les dialogues, les gestes manquent d’harmonie et de tendresse. Lui est distant, absent. Elle est frigide, presque coincée. De leur union sans âme sont nées deux filles. Evoquées rapidement au détour d’une phrase, on ne saura presque rien d’elles, à se demander si amour filial il y a.

En suivant l’évolution de ces deux êtres durant 20 ans, on voit au fil des années l’image d’Epinal du couple parfait s’altérer, se déliter et ne laisser qu’un champ de ruines. Voulant se libérer des invisibles chaînes qui le lient à son épouse afin d’aimer ailleurs, Johann va entraîner son couple au bord du précipice. Sans attache, sans pilier, homme pleutre, lâche, il sombrera dans les eaux profondes d’une dépression mortifère. Le masque fissuré, blessée dans son rôle d’épouse et de mère parfaite, Marianne prend les coups, mais résiste tant bien que mal. Effacée dans le mariage, elle se révèlera forte, pugnace dans la tourmente pour enfin devenir Femme et s’épanouir.

Divisés en six saynètes, le récit de cette chronique d’un couple en perdition a été inspiré à Ingmar Bergman par sa propre histoire avec la comédienne Liv Ullmann. De sa plume ciselée, précise, il ausculte avec une précision clinique les liens qui unissent l’homme et la femme, les sentiments, la passion que le temps érode imperceptiblement, inlassablement.

En s’attaquant à ce film culte du réalisateur danois, Saffy Nebbou s’est lancé un sacré défi, difficilement tenable. Si sa mise en scène particulièrement minimaliste souligne impeccablement l’atmosphère délétère de ce huis clos étouffant, suffocant, elle n’arrive malheureusement pas à donner toute la profondeur et la puissance que Bergman donne à la lenteur et à la monotonie. Il en résulte un spectacle bancal, un brin léthargique qui bloque le jeu des comédiens.

Visage lumineux, coiffure sévère, Laetitia Casta incarne la femme soumise à la volonté de son mari. Complétement enfermée dans ce personnage froid, elle a bien du mal à se défaire de cette coque de glace qui fige ses mouvements et son jeu. Il faudra attendre qu’elle soit attaquée dans sa chair pour enfin donner le meilleur d’elle-même. Face à elle, malgré son éblouissante présence scénique, Raphaël Personnaz a lui aussi bien du mal à donner du corps à Johan. A trop intérioriser ses sentiments, il paraît désorienté, indécis. Plus à l’aise sur les planches que sa partenaire, il se libère plus rapidement de sa prison de verre et donne à son personnage une densité noire, singulière, une couleur particulière qui interroge sur notre propre histoire.

Dans ce décor sobre, sans âme, malgré une mise en scène élégante, soignée, le couple bergmanien a bien du mal à prendre vie et nous laisse de glace. Dommage !

Scènes de la vie conjugale d’après l’œuvre d’Ingmar Bergman
Théâtre de l’œuvre
55 Rue de Clichy, Paris
Du 3 février au 30 avril 2017
, du mercredi au samedi à 21h et du samedi au dimanche à 17h

Mise en scène de Safy Nebbou assisté de Nathalie Beder.


Adaptation de Jacques Fieschi et Safy Nebbou, 
avec Laetitia CASTA et Raphaël PERSONNAZ
Scénographie et collaboration artistique de Cyril Gomez- Mathieu

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