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Anne-Chantal Pitteloud : une terre aux résonnances charnelles

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Par Julia Hountou – bscnews.fr / A travers ses pièces uniques, Anne-Chantal Pitteloud tente de figer dans la terre les traces de ses émotions et de son monde onirique. Si elle a une nette prédilection pour la céramique, ses œuvres peuvent prendre aussi bien la forme d’installations, de dessins, de photographies que de pages d’écriture ou de vidéoprojections. Mêlant ces médiums variés, l’artiste invente d’étranges collections d’objets imaginaires qui invitent à d’insolites voyages.

La multiplicité des matières la conduit inlassablement vers de nouveaux territoires. Bâtisseuse d’univers délicats, elle aime les manipuler, les transformer. Selon l’œuvre à réaliser et l’histoire à raconter, elle choisit celle qui lui semble la plus juste – raku, porcelaine, grès à haute température… Elle s’approprie les diverses terres, les modèle, les grave, leur donne une autre vie. Tout à l’accomplissement de sa vision, elle les scrute, les plie, les tord, les coupe, les structure, les édifie en traquant leurs moindres ressources.

Ses créations en perpétuel dialogue avec la nature reflètent les marches en montagne qu’elle affectionne. La lente métamorphose des paysages l’amène chaque jour à porter son attention sur de nouvelles découvertes. Ainsi un fossile, une pierre… peuvent être le prétexte, le point de départ d’une œuvre. Au fil des saisons, elle procède à sa cueillette, ramasse ici des graines, là des fleurs et des tiges, et recueille différentes argiles qu’elle se plaît à tester. À leur tour, les formes sont prêtes à éclore.

L’amour des matériaux qu’elle travaille apparaît comme primordial. « Je me sens vraiment plus à l’aise dans le volume car j’aime bien toucher ; j’aime la matière. » La terre permet une communion brute, primitive, sans détour avec la nature, exaltant ainsi les sensations : la peau qui touche ; la glaise qui est pétrie, étreinte. Créées à l’échelle des mains, ses sculptures invitent au contact direct et charnel. Chacune établit une relation immédiate et épidermique avec le spectateur consentant, qui du bout des doigts leur confère une autre existence.

Dans un refus de l’univocité, ses objets se caractérisent par une alternance entre plusieurs registres stylistiques. Outre la géographie et la géologie, elle cultive un intérêt pour l’anatomie. Se côtoient, d’une part, des œuvres aux contours sensuels, qui évoquent des éléments corporels et végétaux et, d’autre part, des formes plus abstraites et silencieuses.

Avec ses ribozomes, Anne-Chantal Pitteloud s’attache surtout à visualiser le corps dans son appréhension formelle, ouverte à toutes les transformations. Gonflés et protubérants, ils font penser à des fragments organiques, hésitant entre cœur, foie et fœtus. Dans des bocaux alimentaires, les pièces en porcelaine baignent dans un liquide plus ou moins trouble, parfois laiteux. L’artiste sollicite ainsi le contraste entre l’extrême raffinement de la matière, la nostalgie des pots de confiture et l’aspect cru, livide, quasi morbide des formes. Parfois des micro-organismes se développent dans l’eau. Ces manifestations fébriles du vivant sont revendiquées par la créatrice comme autant d’opérations essentielles au développement de l’œuvre. Celle-ci se déploie avec toutes ses ambigüités, son caractère poétique, suranné mais aussi inquiétant, voire repoussant. Statiques sous un certain angle, les ribozomes – habités par d’infimes mouvements qui ne cessent de faire et de défaire les apparences – sont autant de sculptures qui constituent un étrange bestiaire, un cabinet de curiosités insolite. L’analogie corporelle se prolonge dans ces organes imaginaires raccommodés, recousus, agrafés, dont Anne-Chantal Pitteloud joue aussi à soigner, à panser les blessures.

Dans la continuité de cette série, les matrices, en grès enfumé, s’apparentent à des gangues boursouflées à la surface striée tel un épiderme. Ces enveloppes vides, abandonnées – évoquant de petits plâtres de membres ou la chrysalide désertée d’un insecte qui aurait mué – peuvent suggérer le nécessaire temps de gestation de l’individu avant qu’il advienne au monde, qu’il puisse créer et ainsi se réaliser. L’espoir est symbolisé par cette mutation de la vie, synonyme d’éclosion libératrice.

L’artiste aime également explorer l’univers végétal à travers ses bulbes et ses cymatophores. Les ramifications et les germes qu’elle y adjoint évoquent des fruits secs, des graines, des tubercules fluctuant entre fossilisation et dissolution. Comme désagrégés et sédimentés, changés en concrétions minérales, ils semblent porteurs d’une histoire ancestrale, voire universelle. Les couleurs de terre semblables aux strates géologiques subtilement mêlées sont privilégiées, tandis que des fragments noircis par la calcination, poudrés au noir de fumée, comme enduits de suie et parsemés de dépôts métalliques rappellent le triomphe du feu, couvrant toute chose sous d’épaisses cendres. Volontairement irrégulières et imparfaites, ces pièces sont exposées aux aléas de la cuisson. Craquelures, failles, fissures et autres scarifications et incisions révèlent l’irruption d’une force mystérieuse toute-puissante qui leur confère leur authenticité et leur unicité. Explorant les reliefs rugueux du raku et des argiles rustiques, le regard imagine un réseau de veines pris dans l’émail, semblable à celui des feuilles, des ailes d’insectes ou du corps humain.

Comme pour nous rappeler que, si nos pieds foulent le sol terrestre, notre esprit s’évade dans l’espace infini, microcosme et macrocosme ne cessent de s’interpeller dans l’univers de l’artiste. Ses fossiles et ses constellations tirent leur forme essentielle du cercle, c’est-à-dire de la figure originelle du globe, pour en reproduire obstinément la ligne revenant à elle-même, reliant le commencement et la fin, jusqu’à ce que toutes les rondeurs décrivent un équilibre entre quiétude et mouvement. Placées au mur de façon aléatoire, ces formes stellaires nous entraînent dans une fascinante cosmogonie. Telle l’incarnation d’une énigmatique galaxie, ces spirales magiques invitent au voyage, à l’élévation spirituelle et à la méditation.
En prenant possession de la terre, Anne-Chantal Pitteloud fait l’expérience de l’harmonie avec la Nature, en renouant le lien qui l’y rattache. Elle nous convie par là même à percevoir combien nous y sommes unis, certains d’exister, parce que nous en sommes issus.

Le site officiel d’Anne-Chantal Pitteloup : www.anneloup.ultra-book.com

( Photo Légende : Anne-Chantal Pitteloud, Bulbes, 2009, grès enfumé, h.19 cm, 2 pièces )

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