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La Tête haute: portrait rugueux d’un délinquant en détresse

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Par Florence Gopikian Yérémian – bscnews.fr/ Malony a grandi à Dunkerque auprès d’une mère totalement irresponsable. Enfant sauvage mais sensible, il passe son adolescence balloté entre le bureau de la juge Blaque et les foyers de réinsertion. Laissé aux mains des éducateurs qui tentent de lui donner quelques repères, il rejette tout en bloc et retombe systématiquement dans la violence et l’autodestruction. Se sentant enfermé dans les abimes de ce cycle infernal, il est sur le point de finir ses jours en prison lorsqu’il croise le chemin de Tess, une jeune fille rétive et belle comme l’espoir…

Sélectionné en ouverture du Festival de Cannes, le nouveau film d’Emmanuelle Bercot détone à la fois par la singularité de son sujet et la patine brute que la cinéaste lui confère. A mille lieues des sourires glamour dévalant les marches du Palais, ce mélodrame se penche âprement sur la délinquance juvénile et ramène radicalement son public à la triste réalité des mômes de banlieues. Bien que le scénario soit plus proche d’un film de série B que d’une fastueuse production cannoise, il propose une réflexion intéressante sur une question d’actualité: lorsqu’un gamin tombe dans la délinquance, comment peut-on lui venir en aide? Faut-il faire preuve d’autorité? de douceur? Mettre en cause sa famille ou s’interroger sur le rôle même de l’état?
Partagée entre une critique des mauvais parents et une défense des institutions sociales, Emmanuelle Bercot nous fait peser le pour et le contre à travers le parcours en dents-de-scie de son Malony. Afin d’écorcher les spectateurs au plus près, la cinéaste a posé son dévolu sur un acteur novice mais d’une rugosité instinctive. Tout droit sorti de son CAP en menuiserie, Rod Paradot endosse avec ferveur le profil de ce jeune voyou au coeur tendre. Fier et fragile à la fois, il est impressionnant de justesse et campe avec réalisme la violence charnelle d’un ado qui a les nerfs à vif. Se débattant comme un chien en cage, il tape, hurle et explose les murs mais il sait aussi se mettre à trembler comme un névrosé ou pleurer amèrement lorsque son rôle l’exige. Endossant le visage d’un enfant qui a grandi trop vite, il a la lèvre haineuse et porte un regard débordant de désillusion sur les êtres qui l’entourent: hormis sa mère qu’il protège comme sa progéniture, il rejette ses éducateurs, crache sur les lois et ne parvient pas à retenir son agressivité face à ses tuteurs. Pourtant Malaury est foncièrement bon et même vulnérable: s’il fauche des voitures ou insulte la justice, c’est qu’il n’a plus aucune estime de lui-même et qu’il ne parvient à exister qu’à travers l’image de voyou qu’il a du se construire. Au fil de ses infractions et de ses crises répétitives, le spectateur voit clairement se dessiner le profil d’un être en détresse et finit par s’y attacher.
Grace à l’authenticité de son interprétation Rod Paradot vole la vedette à Catherine Deneuve qui incarne avec beaucoup de bienveillance la juge d’instruction. On apprécie particulièrement la complicité pudique et silencieuse qui se crée entre ces deux protagonistes issus de deux univers radicalement opposés. Malgré leurs différences sociales et générationnelles, l’on voit bien que chacun lit dans le coeur de l’autre et qu’il s’y complait dans un mélange d’amour maternel et de gratitude filiale.
Aux côtés de ce duo aussi paradoxal qu’attendrissant se distingue également le comédien Benoît Magimel qui se glisse avec une très belle délicatesse dans les traits de Yann, l’éducateur. Grace à son jeu aussi juste que sensible, il confère beaucoup de charme à sa tête brulée de personnage. Saluons enfin la prestation de Diane Rouxel qui interprète en tapinois la figure rédemptrice de Malony. Avec ses cheveux courts et son ingénuité naturelle, elle apporte beaucoup de grâce à cette chronique sociale qui se tire hélas trop en longueur: par delà l’analyse psychologique de Malony, le film d’Emmanuelle Bercot manque en effet de relief et d’intensité. Mené sur le ton d’un documentaire sociétal, il accumule les bastons et les mises en examen mais propose une vision trop simpliste de toutes ces situations. Malgré la quête évidente de réalisme de cette cinéaste engagée, on s’étonne de son manque de lucidité qui tombe trop souvent dans les clichés raciaux et s’accommode d’une happy-end charmante mais vraiment peu crédible.

La Tête haute? Un regard trop condescendant sur la délinquance qui laisse cependant éclore le talent incontestable de Rod Paradot.

La Tête haute
Réalisé par Emmanuelle Bercot
Avec Rod Paradot, Catherine Deneuve, Benoît Magimel, Diane Rouxel, Sara Forestier, Elizabeth Mazev… et le petit Enzo Trouillet qui interprète Malony enfant du haut de ses 6 ans.

Sortie nationale: le 13 mai 2015
Durée: 2h

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