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Juliette Kahane, Patrick Modiano : Quand le roman explique ce qui nous intrigue

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Par Marc Emile Baronheid –bscnews.fr/ Modiano en Suède, Juliette Kahane partout ailleurs avec un but commun : expliquer ce qui nous intrigue.

On n’a pas à se justifier de recevoir le Prix Nobel. En revanche, rien n’interdit de lever le voile sur une démarche si abondamment commentée qu’elle finit par en devenir brouillée. Vingt-sept pages suffisent à Patrick Modiano pour élucider de manière limpide une oeuvre qui le serait tout autant pour nous, si nous renoncions à cette manie d’y soupçonner quelque sortilège. Le lecteur est un grand enfant en demande perpétuelle de fées et de féérie. Il trouve son conte dans cet univers sismographique, aux énigmes phosphorescentes et aux atmosphères ultraviolettes. Ce discours est d’abord une lettre à un jeune romancier, rappelant les Lettres à un jeune poète de Rilke (« Rentrez en vous-même. Cherchez la raison qui, au fond, vous commande d’écrire »). Des indications précieuses, d’autant que Modiano réunit dans une même affection – nuancée – le poète et le romancier, exprimant en creux sa méfiance envers exégètes et biographes : « Seule la lecture de ses livres nous fait entrer dans l’intimité d’un écrivain, et c’est là qu’il est au meilleur de lui-même et qu’il nous parle à voix basse sans que sa voix soit embrouillée par le moindre parasite ».

Il s’échappe du cinquième livre de Juliette Kahane plus que des effluves modianesques. Les situations, les personnages, l’Occupation, le spectre de la collaboration, les fréquentations inopportunes, la fragilité de la narratrice, le combat avec l’ange de l’amnésie et de l’oubli pourraient passer pour une manière d’allégeance, n’était la sincérité indiscutable de la remontée autobiographique. L’auteure est la fille de Maurice Girodias, éditeur de Lolita, Miller, Bourroughs, dandy et viveur, superbe et désinvolte un jour, fastueux panier percé le lendemain. Peut-être est-il trop flamboyant et trop décrié pour trouver grâce auprès de Modiano. Aussi trop soucieux de gommer une particularité ethnique mal perçue et dont il tentera de se débarrasser, comme de son sparadrap le capitaine Haddock. Pas Juliette Kahane, enfant mélancolique, otage d’une tristesse ravageuse et muette, en quête d’un père insaisissable et imprévisible qui l’enlève parfois pour lui imposer le spectacle de sa vie énigmatique : un dîner pensum, le passage par une boîte de nuit où l’attend une bouteille de whisky à son nom. A 17 ans, elle ira le rejoindre aux Etats-Unis, où il est Prince of Porn, puis vivra mai 68 pour enfin détruire sa chrysalide. Un jour, elle remontera de la cave les caisses de Pandore contenant les papiers trouvés dans l’appartement de son père après sa mort. Le moment pour une autre Juliette d’affronter son propre imbroglio. Girodias aurait été fier de compter ce livre à son catalogue.

« Discours à l’Académie suédoise », Patrick Modiano, Gallimard, 7 euros
« Une fille », Juliette Kahane, éditions de l’Olivier, 16,50 euros

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