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A la mesure de nos silences : le roman émouvant de Sophie Loubière

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Par Eric Yung – bscnews.fr/ Les livres de Sophie Loubière se sont imposés dans le petit monde du roman policier depuis longtemps et l’un d’eux, « L’Enfant aux cailloux », un livre publié en 2011, l’a consacrée devant ses pairs. Ce roman, vrai succès de librairie, a d’ailleurs reçu les honneurs de prix littéraires, été traduit dans plusieurs langues et vendu – nous dit l’éditeur- à plus de 60 000 exemplaires. Cette fois, avec « A la mesure de nos silences » Sophie Loubière quitte la littérature dite noire pour la littérature dite blanche. Ainsi, l’auteur de polars démontre avec une élégance de style qui lui est propre qu’il n’y a pas plusieurs littératures. Il n’y en a qu’une : la bonne ou la mauvaise ! Mais pour les critiques germanopratins il est bien difficile d’admettre –même s’ils le savent – qu’un « polardeu » (et ici, en l’occurrence une « polardeuse ») c’est-à- dire un auteur populaire puisse rejoindre les belles-lettres. Alors, tant pis pour les grincheux du café de Flore ou des Deux Magots et qu’on se le dise : le dernier livre de Sophie Loubière est un beau roman.

Sa force ? Une histoire qui exprime, à travers les deux héros principaux et durant tout le récit, la complexité des sentiments humains. « A la mesure de nos silences » nous rapporte le lien curieux qui unit un petit-fils, un adolescent prénommé Antoine, à François, son grand-père. Leur relation n’est pas simple. Il y a la charnière du temps qui sépare les générations. Pour François, un ancien reporter-baroudeur, il y a le passé et ses regrets, les souvenirs douloureux,les silences coupables et du côté d’Antoine il y a les illusions des réseaux sociaux et des jeux vidéo et sachant déjà (enfin, le croit-il) qu’il sera déçu par l’avenir. D’ailleurs, sa vie est morne, déjà ! Antoine veut quitter l’école, abandonner ses études. François quant à lui est bien décidé à expliquer à son petit-fils quelques choses du monde afin qu’il puisse –enfin- distinguer l’essentiel de l’important. Alors, un jour, il se présente à la sortie du lycée et contraint son petit-fils à le suivre jusqu’à son lieu de souvenirs, c’est-à-dire Villefranche-de-Rouergue, dans l’Aveyron. Dès lors, le récit prend sa dimension historique car – le sait-on ? – l’armée allemande, durant la seconde guerre mondiale, avait dans ses rangs un bataillon entier de soldats musulmans. Des hommes qui se sont révoltés contre la barbarie nazie. Et à François, l’octogénaire, de se rappeler son enfance et c’était un matin de 1943 : « Ce matin-là (…) le fracas des armes cogna le silence. Les détonations répercutées de ruelle en ruelle annonçaient bien plus qu’un chapitre sanglant à consigner dans les livres d’Histoire. Elles faisaient tomber sur nous un rideau de ténèbres, transfigurant ce qui devait être une journée radieuse en un torrent de colère. Là-bas, au creux de cette faille qui scinde la ville, là où le pont enjambe l’Aveyron, on abattait des hommes. (…)Ce dont je fus malgré moi spectateur hante encore mes songes et je n’en fais récit à personne, sinon à mon professeur, venu après la guerre recueillir des témoignages sur le drame qui avait frappé notre vieille cité. Les hurlements, la procession macabre, cent innocents vacillants à quelques pas de moi, couverts de sang… (…)Ce que j’ai vu en cet après-midi, j’ai tenté de le fuir dès l’instant où je me suis agenouillé dans la paille du pigeonnier, couvrant mes yeux des deux mains. Mais le démon, déjà, était à l’ouvrage, et mes doigts, malgré moi, s’écartaient devant cette farce ignoble. (…) Il n’y aucune limite au mal. (…) Lorsqu’on entrevoit le diable en exercice, vêtu de rage et de haine, oeuvrant à visage découvert, rien ne peut plus nous sauver. Pas même l’innocence ou la faim». C’est avec ses mots que François a raconté Antoine, son petit- fils, le terrible secret. Et ici, le titre du roman est éloquent puisque « A la mesure de nos silences » camoufle un mystère depuis soixante-dix ans. Pour Antoine, la révélation que lui fait son grand-père prend la dimension d’un voyage initiatique. C’est touchant. Et lorsque le récit arrive à sa fin il semble vouloir redémarrer pour une nouvelle aventure sentimentale car c’est l’instant où « des larmes brouillèrent (…) la vue de François » et elle semble nous dire que « quelqu’un avait écrit une histoire différente de la sienne. Une tragédie heureuse ». En réalité, un destin resté trop longtemps à la mesure des silences. Avec ce roman, Sophie Loubière a réussi son coup : elle nous émeut et nous charme.

« A LA MESURE DE NOS SILENCES » de Sophie Loubière. Ed. Fleuve.

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