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Philippe Séguy et le grand amour de Napoléon

Par Emmanuelle de Boysson- bscnews.fr / Elle venait des îles, elle s’appelait Rose, elle était veuve, elle avait deux enfants ; elle sortait de la prison des Carmes, elle n’était rien. Elle rencontra Bonaparte. Il l’aima sensuelle, capricieuse, dépensière, intuitive, intrigante. Elle devint tout pour lui.

propos recueillis par

Elle restera sa Joséphine. La passion de sa vie. Historien, journaliste à Point de Vue, écrivain, spécialiste de l’Empire, disciple de Jean Tulard, Philippe Séguy fait revivre l’impératrice à travers un journal apocryphe d’une grande érudition, merveilleusement romanesque, délicieux et troublant. Jamais Joséphine ne nous est si proche, si libre, si séduisante, si piquante. Grâce à la magie de ce journal truffé de détails et d’anecdotes, nous avons l’impression d’être avec elle, en compagnie de Bonaparte qu’elle appelait « le chat botté », auprès de ses enfants, devant sa coiffeuse et jusqu’à la veille de sa mort, avec le tsar, épaules nues, dans une allée ombragée du parc de la Malmaison, au bord d’un lac où se mire son visage pâle, ce visage que Napoléon a si souvent caressé.

Pourquoi avez-vous choisi de vous glisser dans la peau de Joséphine de Beauharnais de tenir son journal apocryphe au lieu de raconter sa vie d’une manière romanesque ?
J’ai tenté un pari un peu fou, je vous l’avoue. Me glisser dans l’esprit d’une femme, impératrice et reine. Indépendante et entravée. Joséphine incarne la beauté, le charme, elle possède ce « je ne sais quoi », unique. Elle séduit, elle fascine. J’ai voulu faire revivre ses mots, ses expressions, entendre et faire entendre sa voix, c’est le propre d’un journal, écrit à la première personne. Malgré les siècles. Au-delà de la mort. La faire ressurgir ainsi, c’est l’aimer davantage.

Vous commencez ce journal le 7 août 1794 au moment où Joséphine, de son vrai prénom, Rose, sort des Carmes où elle était prisonnière et que son mari vient de monter sur l’échafaud. Pour quelles raisons ?
En quittant la prison des Carmes, celle qui ne s’appelle encore que Rose de Beauharnais a tout perdu. Elle n’a plus rien. Plus de fortune, de rang dans une société abolie. Même son nom lui est retiré. J’ai trouvé ce point de départ particulièrement angoissant, tragique donc romanesque.

À l’époque, elle est prête à tout. Elle vend ses charmes. Était-elle une ambitieuse, en quête de reconnaissance, d’argent ou une femme poussée par un instinct de survie, décidée à être heureuse ?
Encore une fois, elle a tout perdu. Cette femme habituée à la douceur de vivre, à une certaine aisance, au calme de l’amitié, n’est plus rien. Que faire ? Elle songe d’abord à ses enfants. Cette mère admirable ne peut hésiter à choisir son destin. Vivre de ses charmes, comme beaucoup de femmes à cette époque particulièrement troublée, lui paraît la seule solution possible. Elle va rechercher volontairement des hommes puissants. Dans cette société ou tout est à refaire, elle possède les codes. Ainsi, au Palais du Luxembourg, elle joue déjà pour Paul Barras le rôle délicat de Première dame. Avec une aisance que tous ses contemporains remarquent.

Comment a-t-elle fait la rencontre de Bonaparte ? Quel homme était-il alors ? Racontez-nous sa conquête.
Pour survivre, Rose aime le luxe, les jolies robes, les bijoux, elle devient, grâce à son amie Teresa Tallien, la maîtresse de Paul Barras, le « roi » du Directoire. Mais le tout puissant Directeur se lasse de cette femme qui veut encore et davantage. Sans scrupule, il peut se montrer un vrai goujat, Barras l’abandonne dans les bras de Bonaparte, insistant auprès du général afin qu’il épouse cette femme qu’il croit riche. À cette époque de sa vie, Bonaparte est un chat écorché, ne sachant rien du monde, ambitieux à mourir, fou d’amour pour cette belle créole qui a su mettre ses sens en feu. Il veut trouver sa place, de préférence la première. Il pressent que Rose pourra l’y aider. Il ne se trompe pas.

Pourquoi Joséphine prend-t-elle un amant, Hippolyte Charles, lorsque Bonaparte part à la guerre ? Que lui manquait-il ?
Bonaparte l’agace. Elle le méprise un peu. De lui, elle dit « il est drôle, Bonaparte ». Elle fuit ce garçon trop rapide en tout, exaspérant de prétention, qui ne cesse de lui parler de sa mère, de ses sœurs, macho comme un militaire peut l’être. Hippolyte, c’est tout le contraire. Il est beau, plein d’humour, ses talents d’imitateur la font périr de rire, il sait l’amour. Il a une belle peau. Il sent bon. Il est élégant. C’est un dandy.

Qu’est-ce qui attirait tant Bonaparte chez elle, puisqu’il va jusqu’à lui pardonner ?
Elle est, elle sera, elle restera, malgré le divorce et le désamour, la seule femme de sa vie. Elle incarne le charme, la beauté, le naturel. Elle est la grâce absolue. Dans un salon, on ne voit qu’elle. Elle est fine, elle sait le monde et l’amour. Elle lui apprendra à se calmer. Sa prodigieuse mémoire l’aide. Il l’appelle son agenda.

Quel portrait faites-vous de Joséphine ? Pensez-vous que ses défauts, son inconstance, son goût du luxe ,sont l’envers de ses qualités, sa générosité, sa passion pour les arts, son côté très maternel ?
J’ai essayé de demeurer lucide. Il faut résister au charme de Joséphine, quitte à la trahir parfois, à la forcer de révéler ses secrets, ses ambitions, ses douleurs, ses chagrins et ses coquetteries. Oui, elle aimait le luxe follement. Les bijoux. Les tableaux. Les belles demeures. Mais elle donnait, sans cesse, à tout le monde, amies et princesses, femmes de chambres et de ministres. Elle est d’une totale générosité. C’est une mère parfaite, aimante, présente. Ce qui est si rare à l’époque. Elle sera aussi une grand-mère fabuleuse, une mamie joujou, toujours soucieuse du bien-être de ses petits-enfants. Présente, par exemple à Milan, lors de l’accouchement de sa belle-fille, la princesse Auguste de Bavière.

Quelle fut son influence sur Napoléon ?
Elle a su le calmer, le conseiller. Son rôle dans le coup d’État du 18 Brumaire est essentiel. Elle a l’amitié des ministres, la fidélité des généraux. Joséphine est une femme de réseaux, elle fut franc-maçonne, résolue à faire le bien de la France. Elle a ainsi favorisé le rapprochement de l’Empereur avec les plus illustres familles de l’aristocratie. Elle avait en somme les clés du Faubourg Saint-Germain. Sa politesse et son éducation étaient en tout point parfaits.

Quel est leur lien secret ?
L’amour. Le désir. La folie d’être un couple unique. Quel destin que celui de ces deux-là ! Rendez-vous compte. Un empereur et une impératrice ! Qui aurait pu prévoir en 1799 une vie semblable ? Elle était la seule à pouvoir le tutoyer. Elle l’a toujours appelé Bonaparte. Et lui l’a débaptisée. Joséphine n’a jamais été son prénom. En fait, il se l’est appropriée totalement. Elle n’a pas dit non.

Comment se comportait-il avec elle ? Qu’avez-vous découvert de lui ?
Il pouvait être odieux, pressé, mal élevé. Grossier. Violent. Il l’a frappée, par exemple, lors de la mort du duc d’Enghien, alors qu’elle se traînait à ses genoux pour qu’il épargne ce prince innocent. Il la taquine à sa toilette, la décoiffe, dérange sa parure. Elle dit alors, « cesse Bonaparte, mais cesse donc ! »

Comment avez-vous réalisé ce travail titanesque ? À partir de quelle documentation ?
Je suis docteur en histoire, mon premier livre portait sur Les Modes sous le Premier Empire, et le disciple reconnaissant du professeur Jean Tulard. J’ai toujours beaucoup travaillé sur cette période inouïe. J’ai relu et relu encore tous les mémorialistes qui donnent un ton « époque ». Même si je n’ai surtout pas voulu faire un pastiche ! J’ai lu et relu toutes les biographies, dont celle de Bernard Chevalier, conservateur honoraire de la Malmaison, qui reste et de loin la meilleure. J’ai fouillé les documents d’époque, les archives, les comptes de la maison impériale, les commandes, les travaux… J’ai été en pèlerinage au château de Malmaison. Là plus que partout ailleurs résident les secrets de l’Impératrice.

Qu’est-ce qui a guidé vos choix ?
J’oserais vous répondre l’intuition.

Avez-vous fait volontairement l’impasse sur certains épisodes de sa vie et lesquels ?
Non. J’ai voulu rendre compte d’une vie entière, de ses faiblesses, comme de ses forces. Chagrins, bonheurs, trahisons, solitude, tout est dit ici.

Seriez-vous tombé « amoureux » de Joséphine ?
Totalement, je vous l’avoue. Quel homme peut résister à « l’incomparable Joséphine » ?

Journal de Joséphine B, impératrice
de Philippe Séguy
400 pages – 22 €
Editions Flammarion

Photo: CATHY BISCOUR

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