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Bernard Turle: un air du temps vicié

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Par Laurence Biava – bscnews.fr/ Depuis sa maison familiale de vignerons, il traduit le monde entier : Peter Ackroyd, T.C Boyle, André Brink, Lytton Strachey ainsi que de nombreux romanciers indiens et pakistanais tels que Sudhir Kakar, Mohammed Hanif, ou Jeet Thayil.

Bernard Turle est un enfant du pays, un vrai ! Alors quand la poussée électorale du Front national s’est manifestée dans le canton de Brignoles et s’annonce plus forte encore pour les municipales de mars 2014, il décide de réfléchir sur ces ombres que l’on a du mal à définir : le sentiment d’inquiétude qui envahit tout et s’infiltre en nous. Il livre ici un texte « atmosphérique » sur le mauvais air du temps qui imprègne sa région mais aussi un pays tout entier. Il raconte avec finesse et précision un terroir qui s’est défait peu à peu, qui se « banlieutise », se vide et s’engorge à la fois. Où l’on voit des solidarités se désagréger peu à peu dans l’hyper-individualisme, tandis que règne l’esprit du clientélisme et rétrécissent les paysages, les campagnes et une commune identité.

C’est un essai vaillant, qui dit tout haut ce que d’aucuns pensent tout bas. On sent le cri du cœur du fils du terroir, qui ne supporte pas que sa région, lestée d’un fort passé nationaliste depuis une soixantaine d’années, se retrouve entre les mains d’un bastion dont il désapprouve les modes de pensée et les agissements. Son cri du cœur touchera chacun de nous : ou bien les gens de son pays, qui voient leur région s’immobiliser devant des actes qui les dépassent, ou le reste, la nation toute entière qui comprend que le Vaucluse et le Grand-Var s’enfoncent dans les méandres d’une mouvance politicarde assez nébuleuse. Le livre nous raconte ainsi les microcosmes et les macrocosmes politico financiers qui agitent une partie du Sud de la France.

D’une concision redoutable face aux chiffres des résultats d’élection et aux ultimes événements de mars, Turle emploie la manière forte. Brignoles, Carnoules, Toulon, Nice, l’émergence de l’apparatchik du Front National, les applications des mairies, le comportement des individus, le climat malsain, tout ce qui est susceptible de gangréner le Vaucluse et bien au-delà, ses souvenirs d’enfance, lui, l’enfant du Pays, fils de vigneron des Côtes de Provence, les accointances des uns et des autres avec les Le Pen, le mal à la culture (le fait de déboulonner la statue d’Apollon à Nice), et l’instauration par Le Chevallier à Toulon d’une statue de Raimu en bronze, contre la volonté de son épouse, la veuve Muraire, tout y passe. Sacré voyage « pas piqué des hannetons » dans une certaine France dont l’auteur se remémore l’histoire par paliers de 1935 à fin mars 2014 : on croise Clémenceau, les Maures, les harkis, les terres de non-droit, les collisions, les colistiers : on parle de corruptions, de cloaques politico-financiers galeux, de la gare fantomatique de Brignoles et de vieux démons qui ressurgissent d’un passé difficile. D’étape en étape, de date en date, d’année en année, on se remémore, grâce à cet essai, construit et formaté comme un journal de bord, les bons et mauvais souvenirs d’une Provence qui n’est plus tout à fait la même. Mais peut-être une autre ? Et au passage, bienvenue en Occitanie.

Cet essai est excellent, il faut le lire pour le croire …A lire d’urgence.

Autopsie d’une inquiétude
Bernard Turle
148 pages
18 € – Editions François Bourin

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