fbpx

Méfaits et gestes

par

Par Marc-Emile Baronheid – bscnews.fr/ Deux romans américains, pétris d’efficacité et un coup de poing français, journal de bord d’une défonce irrémédiable. Le temps n’est plus où l’on croyait utile de conseiller aux âmes sensibles de s’abstenir.

Ex-Marine revenu d’Irak, Spero Lucas est enquêteur pour l’avocat Tom Petersen, qui le recommande à l’un de ses clients. C’est Anwan Hawkins, incarcéré mais qui continue de gérer son trafic de drogue depuis sa cellule. Et c’est parti pour « Une balade dans la nuit ». Lucas doit retrouver la trace de deux colis mystérieusement disparus. Consciencieux et efficace, Spero sait aussi se ménager des respirations hédonistes. Par exemple avec la jeune et engageante stagiaire de l’avocat. Aussi dans les bars de Washington qui proposent des bières belges. Son truc c’est la Stella ; les enquêteurs savent pourquoi. Mais se laisser distraire d’une enquête passablement délicate ne va pas sans inconvénients. Spero réalise qu’il a perdu de vue l’objectif de sa mission. Un bon petit recadrage et ça repart. S’il n’aime pas tuer, notre homme apprécie encore moins que des truands retors et vicieux s’acharnent à vouloir le supprimer. Lui qui espérait avoir mis un terme à ses exploits irakiens va devoir réutiliser les bonnes vieilles méthodes, connues pour leur efficacité.

Dernier en date des romans de Pelecanos traduits en français, « Le double portrait » voit Spero tenter de retrouver la trace d’un tableau qu’un amant indélicat a dérobé à Grace Kincaid. Comme à chaque fois, le Marine défroqué ne travaille pas que pour la beauté du geste. Il demande une modeste commission de quarante pour cent de la valeur récupérée. Les petits boulots subsidiaires, ça fait sacrément bouillir la marmite. Dès qu’il en a l’occasion, Spero engage des vétérans de l’armée américaine qui tentent de redonner un sens à leur vie. La rencontre d’Amanda, une splendide femme … mariée, trouble la sérénité du détective. Sous ses gros biscottos palpite un cœur à la tendresse insoupçonnée. Le moment tombe mal, car l’homme qui a humilié Grace est un criminel violent et Spero aurait bien besoin de toute sa lucidité pour l’affronter. Chemin faisant, il adore sortir du cadre strictement polardeux et raconter les aspects de Washington, sa ville qu’il aime au point de l’avoir choisie pour cadre exclusif d’une vingtaine de romans. Autres coquetteries, l’étalage de goûts musicaux assez confondants et la plaisir de détailler la tenue vestimentaire des protagonistes. Spero en fashion victim : inattendu, n’est-il pas ? Et en prime, certains le cataloguent parmi les adeptes du roman social.

Ses potes l’ont baptisé Eckel, un surnom dû à sa ressemblance présumée avec les corbeaux d’un dessin animé. Sa vie n’a rien d’une belle histoire, depuis qu’il a mis les veines dans l’engrenage de la drogue. Une lente et longue descente aux enfers. « J’ai les jambes ankylosées, ce matin, et j’ai un mal de chien à me mettre debout. Je remarque les restes de vomissure sur le sol et je me rends compte que j’en ai sur moi. Ça pue. Je ne perds pas un temps précieux à me laver. J’enfile aussi vite que possible un sweet crade manches longues, bien sûr, mais sans gerbe, des chaussettes raides et puantes et mes tennis ». Il a connu l’aisance quand, avec ses comparses, il multipliait les coups crapuleux; puis la roue a tourné. Même son amoureuse s’est éloignée, ravagée à son tour par la reine blanche. A force de brûler ses vaisseaux, on se retrouve, nu et sans canot, au milieu d’un océan de boue. Gilles Vigneault chante les pays où l’argent rigole avec la mort et où l’amour danse au fond de la mer. C’est le premier roman de l’auteur à paraître à la Série Noire, qui a rarement aussi bien porté son nom. Maravélias a choisi d’envoyer ce manuscrit très personnel à deux éditeurs dont il apprécie le catalogue : Rivages et Série Noire. Aurélien Masson, directeur de collection de la SN, a été le premier sur la balle. Il a lu tout de suite ce récit reçu au cœur du mois d’août 2013, a appelé son auteur le surlendemain, et quelques mois plus tard La faux soyeuse est édité chez Gallimard. Il faut espérer que Maravélias n’ait pas déjà tout donné. L’écriture sait épouser les courbes sinusoïdales d’un récit âpre, allant à l’abattoir le cœur en fête. Le style en déroutera plus d’un, mais le réalisme est à ce prix. « Pourtant, on se défonçait de plus en plus. A tel point que, souvent, on avait la rame d’aller taffer. Savoir qu’on allait se casser le cul à se faire un appartement pour revenir avec trois merdes nous démotivait. On préférait glander. ».

« Une balade dans la nuit », George Pelecanos, superbement traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Elsa Maggion, Livre de Poche, 6,90 euros

« Le double portrait », George Pelecanos, Calmann-Levy, 19,90 euros

« La faux soyeuse », Eric Maravélias, Série Noire/Gallimard, 16, 50 euros

A lire aussi:

Après Simenon, quel roman policier en Belgique ?

Colporteurs de bons sentiments s’abstenir

Polars : dérives vers l’enfer

Leonard Rosen : La Théorie du Chaos, le polar de l’automne

Polar : l’excellent « Avis d’obsèques » de Michael Embareck

Laissez votre commentaire

Il vous reste

0 article à lire

M'abonner à