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Vous rappelez-vous de l’affaire Politkovskaïa ? Autopsie d’un carnage…

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Par Florence Gopikian Yérémian – bscnews.fr/ La pièce d’Arnaud Meunier n’a rien d’un « spectacle ». Portée par deux comédiens et un violoniste, elle ressemble d’avantage à un puissant témoignage, voire à une déposition publique.

Sur une scène quasiment nue, Anne Alvaro prend les traits de la journaliste d’investigation Anna Politkovskaïa. Avec conviction et sobriété, elle nous évoque le parcours engagé de cette militante des droits de l’homme, assassinée le 7 octobre 2006 dans l’ascenseur de son immeuble moscovite.
Décrivant plusieurs épisodes de son quotidien, elle nous conduit en terrain miné durant le tragique épisode de la seconde guerre de Tchétchénie. Impulsive et obstinée, Anna Politkovskaïa s’y est rendu plus de quarante fois ! De façon quasi évidente, elle nous décrit le calvaire quotidien d’une journaliste à Grozny : le froid, la misère, le manque d’eau, l’absence d’hygiène… Cela n’est rien, il faut encore passer les postes de contrôle, subir les insultes, les menaces, sans parler des interrogatoires. Toute cette routine s’exécute au son des rafles, au milieu de rues explosées dans un pays en suspens entièrement monopolisé par des militaires.
Qu’il s’agisse des terroristes tchétchènes prenant des enfants en otage ou de l’armée russe utilisant des lances flammes sur ces mêmes innocents, Anna Politkovskaïa ne prend pas position. Son rôle est de dénoncer, de relater des faits le plus objectivement possible afin d’ouvrir les yeux de ses concitoyens. De sa plume lucide et acérée, elle consigne sans relâche les dérives des deux camps, les exactions des criminels, les attentats, les viols, les pillages…
Une telle ténacité dérange autant les hautes sphères du régime russe que les Tchétchènes qui se font sauter entre eux. On ne parle pas impunément de Ramzan Kadyrov ou de Vladimir Poutine… surtout si l’on est une journaliste. Voilà pourquoi Anna Politkovskaïa est à maintes reprises séquestrée, empoisonnée, passée à tabac…Rien ne peut cependant faire taire un être investi au point de n’avoir jamais voulu cacher ses écrits derrière l’anonymat ! Une telle quête de vérité ne pouvait s’achever que dans la mort, quel que soit le courage intellectuel de son ambassadrice…
C’est avec une évidence pondérée qu’Anne Alvaro s’approprie la figure d’Anna. Sa silhouette fine et longiligne confère à la protagoniste une fragilité contrebalancée par la posture droite et fière de l’actrice. Même si la voix usée et éraillée d’Anne Alvaro porte déjà les stigmates de la journaliste martyre, la comédienne ne joue absolument pas dans le registre pathétique. Son texte est dit à froid, avec une objectivité et une distance à la limite du stoïcisme. Bien que l’on ressente parfois une violence intérieure et une désillusion face à toute cette barbarie qui l’entoure, son attitude demeure contenue, loin de tout sentimentalisme.
Dans cet aveu proche de l’autopsie, l’excellent Régis Royer offre la réplique à Anne Alvaro. En contrepoint de cette héroïne austère et inébranlable, il donne vie aux multiples figures masculines du récit : colonel, médecin, fils, militaire… Vif et tendu comme un arc, il compose toute une palette d’interlocuteurs qui rendent la pièce plus tangible.
L’ensemble de ce singulier témoignage est également accompagné par la musique lancinante de Régis Huby. Armé de son violon électro-acoustique, il le malmène étrangement afin de nous offrir une partition lourde et grinçante qui brouille intentionnellement les voix des comédiens.
On ressort de ce mémorandum théâtral la tête froide mais pleine de réflexions : Pourquoi Anna Politkovskaïa s’est-elle acharné sur ce dossier Tchétchène au point d’en perdre la vie ? Elle qui possédait la double nationalité russo-américaine, aurait pu tranquillement partir aux Etats-Unis avec ses deux enfants. Elle a cependant préféré dénoncer les crimes de guerre et la violence de ces conflits tant du côté tchétchène que russe. Etait-ce par patriotisme envers une Russie idéale ? Etait-ce par honneur à ses principes moraux afin de désigner une société sans foi ni loi ? Etait-ce tout simplement par respect envers son métier de journaliste politique comme peu savent encore l’exercer aujourd’hui ? En fin de compte, son combat a-t-il vraiment servi à quelque chose ? Seule l’actualité nous le dira…

Femme non-rééducable
Mémorandum théâtral sur Anna Politkovskaïa
De Stefano Massini
Mis en scène par Arnaud Meunier
Avec Anne Alvaro, Régis Royer, Régis Huby

Théâtre de l’Atelier
1, place Charles Dullin – Paris 18e

Jusqu’au 28 mai 2014
Du mardi au samedi à 19h – dimanche à 17h
Locations: 0146064924

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