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Trois candidats au Conseil paroissial et un enterrement

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Par Julie Cadilhac – bscnews.fr/ Voilà un roman qu’il ne faudrait pas entamer en début d’année tant il est un concentré d’humanité sordide. Une place à prendre est une fiction sociale terrible tant y sont peintes avec un scrupuleux réalisme toutes les monstruosités quotidiennes auxquelles se livrent tout un chacun…ou presque. On y met d’emblée une nuance tant il faut bien reconnaître qu’on rechigne à d’accepter d’être englobé dans cette humanité-là. Et lorsqu’on apprend, en effet, au lendemain des fêtes de réveillon, qu’un artiste de talent a mis fin à ses jours dans un geste de désespoir et qu’on sait qu’il occupait la première place au sein d’un établissement culturel de premier plan d’une ville de province, les pages lues qui suivent cet événement dramatique ont un goût de sable encore plus râpeux et effrayant.

L’histoire d’Une place à prendre ? Barry Fairbrother meurt d’une hémorragie cérébrale à l’âge de 44 ans, devant le restaurant où il s’apprêtait à fêter son anniversaire de mariage avec son épouse Mary, laissant une vacance fortuite d’élu de la ville de Pagford. Dès le lendemain de son décès, ses amis et détracteurs s’engagent dans une bataille politique sourde et obsessionnelle. Barry militait en effet en effet pour le maintien du quartier défavorisé des Champs tandis que le président du conseil de Pagford, Howard Mollison, désire son rattachement à la ville de Yarvil. Durant ces 750 pages, de la mort de Barry à son enterrement, des propositions de candidature à l’élection, on rencontre une foule de personnages cyniques ou/et écorchés vifs qui dérangent profondément tous ceux qui gardent une once de naïveté sur la nature des relations humaines. De l’épicier obèse Howard Mollison au chauvinisme chevronné à son épouse Shirley cancanière jusqu’à la moelle, de leur belle-fille Samantha à la vulgarité crasse à Gavin Hugues à la lâcheté sentimentale pathétique, de l’abominable lycéen Fats au sadisme effrayant à Colin Wall, son père adoptif à l’intégrité maladive, de l’incontrôlable et malhonnête Simon Price à Krystal Weedon, jeune fille paumée dont la mère , Terri, toxicomane, se prostitue, J.K Rowling brosse le portrait saisissant et bouleversant d’un monde qui a perdu tout repère et a fait de l’égoïsme ou du désespoir son credo. Et si l’auteure y ménage par ailleurs des lignes apaisantes – où il est question d’un être lumineux qui redonne à la vie un goût moins âpre – c’est pour replonger ensuite le lecteur plus violemment encore dans l’impitoyable réalité. Elle sait assurément donner toutes les ficelles pour qu’un personnage apparaisse dans toute sa complexité et l’on réalise combien la souffrance entraîne les êtres dans un schéma qui se mord la queue où la victime devient bourreau sans réaliser les raisons de ses actes. Le constat est impitoyable : ceux qui s’enfoncent sont ceux qui ont renoncé à en blesser d’autres pour survivre.
JK Rowling prouve dans ce roman qu’elle n’est pas seulement une extraordinaire romancière pour la jeunesse ; ses récits pour adultes ont la même tension narrative et son écriture exprime avec véracité, sensibilité, élégance poétique et cruauté sémantique, toute la noirceur d’un monde avide de titres, de richesses et de reconnaissance, qui pêche par égoïsme, négligence et lâcheté et sème autour de soi des semences de mal-être et de perte de repères que l’auteure analyse avec perspicacité. Pourtant, si on lit bien entre les lignes, on devine combien une once d’amour et de fraternité résoudraient bon nombre de situations dramatiques. Aussi, parce qu’on a foi en l’idée que les livres rendent meilleurs, on stipulera que ce livre de la formidable JK Rowling est d’utilité publique et pourrait permettre à certains individus cyniques de réaliser toutes les conséquences désastreuses de leurs méfaits et les drames qui en découlent. 2014 commence… et si l’on partait du bon pied?

«  Une vague de dégoût s’empara de Samantha comme une envie de vomir. Elle aurait voulu saisir à pleines mains ce salon surchauffé et regorgeant de bibeloterie pour le réduire en miettes, broyer en mille morceaux les porcelaines de Sa Majesté, la cheminée à gaz et les photos de Miles dans leurs cadres dorés; puis elle ferait de ces débris une énorme boule, à l’intérieur de laquelle Maureen, prise au piège, pousserait ses piaulements de harpie ratatinée et maquillée à la truelle, et qu’elle soulèverait ensuite à bout de bras pour la propulser tel un boulet cosmique jusqu’au fin fond du ciel crépusculaire. Elle imaginait la sorcière maudite, emprisonnée dans ce vaisseau de meubles concassés, fuser dans l’éther, plonger dans les abysses infinis de l’océan, et laisser enfin Samantha tranquille, dans la paix silencieuse et éternelle de l’univers. »



Une place à prendre
Titre original: The Casual Vacancy
Auteur: JK Rowling
Traduit de l’anglais par Pierre Demarty
Editions: Le livre de poche
Publié en France le 28 septembre 2012 aux Editions Grasset
Prix: 8,60€

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