Nana de Zola: La marquise des hauts-trottoirs remise au goût du jour

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Par Florence Gopikian Yérémian – bscnews.fr/ © Brice Devos/ Nana est l’enfant de Coupeau et de Gervaise Macquart. Elevée dans le vice sur les pavés du Second Empire, la bougresse a son destin tout tracé : ouvrant ses cuisses au plus offrant, elle va, pas à pas, s’extraire de sa misère matérielle pour mieux se dissoudre dans la débauche charnelle. C’est cette rude ascension vers les cimes de la bourgeoisie la plus dépravée que Céline Cohen et Régis Goudot ont choisi de mettre en scène : une tragédie prolétaire saupoudrée de rares moments d’extase…

Si l’on y réfléchit de façon pragmatique, la « Nana » du grand Zola est, somme toute, la simple histoire d’une catin. La décrire textuellement permet d’émoustiller le lecteur dans son intimité sans avoir le choquer. La dévoiler sur scène, en chair et en os, est une autre affaire… Comment montrer le quotidien d’une prostituée dans un bordel sans heurter la sensibilité du public ?
Celine Cohen et Régis Goudot s’y sont hasardés et, au risque d’en offusquer certains, ils ont opté pour le vérisme. Impudents jusqu’au bout des lèvres, ils ont adapté crûment le texte de Zola afin de mieux le réactualiser. Déchirant tous les voiles de Nana la courtisane, ils lui redonnent son pathétique visage de putain lubrique. Rejetant la censure, ils détruisent le mythe séduisant de la Venus blonde et nous offrent en échange une garce suceuse d’argent et d’aristocrates libidineux. C’est ce rôle difficile que Céline Cohen endosse à cœur joie : la bouche obscène et la croupe aguicheuse, elle s’empare brillamment de cette vicieuse créature en quête de fortune et d’élévation dans le « beau » monde. Avec sa voix gouailleuse et son accordéon des faubourgs, elle évacue toute pudeur et met son corps à nu autant que les désillusions de son héroïne. Face à cette femelle affriolante, l’émérite Régis Goudot interprète en enfilade tous les prétendants de Nana : du banquier Steiner au comte Muffat en passant par le violent Fontan, il s’empare avec aisance de cette pitoyable galerie de vieux bourgeois en mal de sexe.
Si les deux comédiens forment un tandem impressionnant d’énergie et de conviction, il est regrettable de les voir pousser un peu trop loin le jeu de la provocation. Il y a une certaine perversion à vouloir montrer un coït sur une scène de théâtre, aussi simulé soit-il… Cela tient du domaine de l’exhibition intentionnelle et peut créer un malaise auprès des spectateurs placés à un mètre des copulateurs. Cette approche trop axée sur le sexe a également un côté réducteur dans le message même de la pièce : Nana en devient un objet sexuel dénué de toute psychologie. Animal pathétique et vulgaire, elle finit par être agaçante au lieu de nous faire partager la réalité de son moi intérieur. Entre l’approche sociale de Zola qui fait passer sa Nana pour une brave fille du peuple victime de son époque et celle des metteurs en scène contemporains qui la réduisent à une chienne lascive, il manque un juste milieu. Le personnage de la catin du XIXe siècle est pourtant propice à toute une palette analytique : sans tomber dans le sentimentalisme, on aimerait désosser les fondements de son comportement avilissant, on souhaiterait capter pourquoi, malgré son besoin d’ascension sociale, elle refuse les demandes en mariage de ses riches prétendants. Si l’on opte pour une Nana réactualisée, il faut ajouter d’avantage de psychologie dans la réécriture du texte car notre époque aime sonder l’âme de ses protagonistes : Nana serait-elle une nymphomane qui ne peut se libérer de son emprise sexuelle ? Nana aurait-elle ouvert la voie à la montée du saphisme en affichant librement sa bisexualité ?
La prestation des deux acteurs est belle mais la relecture de Zola est trop crue et trop cruelle pour une scène. Un peu moins d’obscénité, un peu plus d’introspection pourraient apporter à cette pièce une dimension supplémentaire.

Nana d’après Zola
Mise en scène et interprétation : Céline Cohen et Régis Goudot

Théâtre le Lucernaire
53, rue Notre Dame des Champs – Paris 6e

Du 25 septembre au 17 novembre 2013
Du mardi au samedi à 21h30 – 17h le dimanche
Réservations : 0145445734
www.lucernaire.fr

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