Une belle au bois dormant revisitée par Harold Pinter : Attention au réveil !

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Par Florence Gopikian Yérémian – bscnews.fr/ Le théâtre de Pinter est asphyxiant, dur et âpre à respirer mais si l’on résiste à cette chape de plomb qui pèse au fil du texte, on en ressort libéré, comme si l’on avait traversé un long corridor et enfin trouvé l’issue. Contrairement à la pièce « Le Retour », « Une sorte d’Alaska » est un drame peu connu du maître britannique. Cette œuvre en un acte propose pourtant autant d’interrogations sur la perception du temps et le sens de l’existence.

Dans une cellule sombre et soporifique, on découvre une jeune fille alitée qui s’éveille brutalement après seize années de coma. Le souffle court et le regard en alerte, elle ne comprend pas sa situation et s’imagine encore en pleine adolescence. Des souvenirs lui reviennent : les aboiements de son chien, la présence bienveillante de sa mère…Puis les souvenirs se transforment en questionnement : Pourquoi son amoureux n’est-il pas à ses côtés ? Où est passé son père ? Qu’est devenue sa jolie chambre bleu-lilas ?
Assis à son chevet, tel un spectre à la voix sourde, le Docteur Hornby écoute cette patiente égarée et tente fébrilement de la guider dans sa nouvelle réalité. Deborah est à présent âgée de 31 ans mais elle n’a rien vécu. Ses pensées sont par conséquent d’une naïveté infantile et pourtant son corps lui fait comprendre qu’elle est devenue femme…Impossible ! Serait-elle face à un menteur ? Ce soi-disant docteur qui la dévisage ne serait-il pas plutôt un kidnappeur ? Ou bien, peut-être, serait-elle morte tout simplement ? La confusion s’installe dans son crane trop lourd qui refuse de renaître : comment accepter toutes ces années de non-vécu, cette vie perdue dans un sommeil léthargique ? La belle au bois dormant a toujours le même âge après ses cent années de sommeil, pourquoi elle, Déborah, aurait-elle vieilli ? Tel un animal séquestré, elle divague, elle hurle son refus et s’emporte contre les siens avant de se prostrer dans sa douleur.
C’est avec force et justesse que l’impressionnante Dorothée Deblaton s’immisce dans ce rôle tortueux. Derrière son apparente vulnérabilité, cette fragile sylphide entre en osmose avec la violence et la détresse de Déborah. Passant du bégaiement aux larmes, elle rit de désespoir et pleure de joie en nous offrant une très belle performance scénique.
La mise en scène minimaliste d’Ulysse di Gregorio confine judicieusement les trois comédiens de cette pièce sous l’étau métaphysique d’Harold Pinter. Enfermés avec eux dans cet oppressant huis clos, le spectateur s’interroge bien évidemment sur le cours du temps et de la vie: Comment retourner dans un passé qui n’a jamais existé ? Quel sens donner à une réalité qui n’est pas la sienne ? Comment laisser filer les jours quand ils sont si précieux ? Au final, nous sommes tous pris dans la toile de Chronos ; certains en sont conscients, d’autres préfèrent garder les yeux clos. Deborah choisira son camp…

Une sorte d’Alaska d’Harold Pinter
Mise en scène d’Ulysse di Gregorio
Avec Dorothée Deblaton, Marinelly Vaslon et Grégoire Pallardy

Théâtre les Déchargeurs
3, rue des déchargeurs – Paris 1er
M° Chatelet

Résa : 0142360050 – 0892683622
www.lesdechargeurs.fr

Dates de représentation :
Du 26 août 2013 au 16 déc 2013 Le Lundi à 21h30

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