Sur les planches, une célébration superbe de la sexualité

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Par Mélina Hoffmann – bscnews.fr/ L’expérience est unique. Troublante. Fascinante. Féérique. La sexualité comme on ne la voit que trop rarement. La sexualité comme sublimation de l’être, le plaisir charnel comme accomplissement de soi, le désir dans son état le plus brut, libéré du moindre tabou.

Sur scène, de jolies et talentueuses jeunes femmes prennent le pouvoir et nous offrent un spectacle absolument captivant, tout en grâce et en subtilité. Les propos sont souvent crus, la nudité omniprésente, mais rien n’est choquant, au contraire. Tout nous est présenté de manière à nous apparaître le plus naturel, le plus beau possible. La danse, le chant, la poésie, l’humour, la prose, le mime, la musique: autant de moyens d’expression employés par Arthur Vernon – auteur et metteur en scène – pour faire de cette pièce de théâtre un véritable spectacle et un régal pour l’œil, l’oreille et l’esprit. Du plaisir solitaire à la fusion des corps, de la délicatesse à la brutalité, du fantasme à la rencontre érotique, la sexualité est célébrée sous toutes ses formes et avec audace, avec humour aussi, au travers de divers lieux et époques, sous l’inspiration de quelques auteurs classiques tels que St Augustin ou Victor Hugo. Les décors, les costumes, les musiques, les voix, de même que les mouvements des corps nous ensorcèlent avec délice. Et si les premières minutes peuvent se révéler un peu déstabilisantes et faire rougir quelques joues dans le public, très vite on se sent à l’aise, et on se surprend même à apprécier cette sensation, cette vision décomplexée de la sexualité où les tabous sont tournés à la dérision. Les femmes prennent le pouvoir, assument leurs désirs érotiques et nous amènent à nous interroger. Et si les normes ne faisaient rien d’autre que nous emprisonner, nous éloigner de notre être profond ? Et si la sexualité pouvait se révéler aussi belle et désirable que l’amour ? On suit avec intérêt le cheminement de cette jeune fille tombée éperdument amoureuse d’une magnifique jeune femme qui lui est mystérieusement apparue au cœur de la nuit – à moins que ce ne fût qu’un songe – et qu’elle rêve de séduire alors même que cette dernière a disparu sans prêter aucune attention à la jeune fille, après s’être livrée à une danse sublime. Poussée par son désir, retenue par les conventions sociales, la jeune fille tente d’abord de se réfugier dans les livres, mais chacun d’eux ne fait que la ramener vers la fièvre qui l’habite. Il lui faut retrouver cette Idole mystique et la séduire. Débute alors un véritable parcours initiatique qui la confrontera à de nombreux dangers, l’amènera à dépasser les barrières sociales et morales au gré de rencontres toutes plus troublantes les unes que les autres. On s’émerveille, on rit, on s’étonne, on rêve, on s’interroge, sans s’ennuyer un seul instant. Ce spectacle est une véritable réussite et ne ressemble à aucun autre. Si l’audace et l’investissement passionné d’Arthur Vernon y sont pour beaucoup, les comédiennes brillent également de talent et de charisme. Vous avez jusqu’au 30 juin pour laisser la troupe des Filles d’Eve et du Serpent vous surprendre et vous emmener à travers leur univers onirique dans les méandres du désir.

‘Rêveries d’une jeune fille amoureuse’

Les Filles d’Eve et du Serpent
Spectacle d’Arthur Vernon
Tous les jeudi, vendredi et samedi à 21h30, et le dimanche à 18h au théâtre A la folie théâtre, à Paris.

L’interview du metteur en scène:

Arthur Vernon, vous êtes l’auteur et le réalisateur de ce spectacle. Quel est le message que vous souhaitez faire passer à travers cette thématique et pourquoi avoir choisi d’aborder la sexualité sous cet angle ?
La thématique du spectacle c’est la désacralisation de la sexualité. L’objectif n’était donc pas forcément de faire quelque chose de choquant, au contraire. C’est-à-dire que l’on va parler de la sexualité, la montrer, mais comme quelque chose de normal, de naturel, et donc qui ne choque pas. C’est une pièce qui se veut militante. Désacraliser la sexualité, ce n’est pas juste un exercice de style. Je trouvais que, dans la société, la sexualité avait une très mauvaise image, qu’on l’associait toujours à des choses très négatives comme la pornographie par exemple. Parfois, au contraire, elle est considérée comme quelque chose de complètement symbolique. On va par exemple l’associer au fait de vivre toute sa vie en couple, marié, avec la même personne. La société tolère parfaitement, prône même, la sexualité dans les couples mariés. L’idée c’était de montrer que ça peut être beau, qu’il s’agit de quelque chose de bien et d’intéressant que chacun de nous a au fond de lui. Le message c’est aussi de dire que la sexualité peut aller un peu au-delà du schéma social ultra-traditionnel qui consiste à l’enfermer dans une relation de couple dans le cadre du mariage. L’histoire de la pièce c’est une jeune fille qui, progressivement, va aller au bout de son fantasme. Le spectacle se veut un peu conte de fées – il y a d’ailleurs une fée dans le spectacle – sauf qu’habituellement, la morale des contes de fées c’est « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. » Là, la morale du spectacle c’est « Et elles partagèrent une relation charnelle. » Et c’est très beau aussi, et on le célèbre. Voilà l’état d’esprit derrière la pièce. Alors on balaye beaucoup de références culturelles. On commence par un texte de 1789, d’un auteur inconnu, que j’avais retrouvé dans l’Enfer de la Bibliothèque Nationale de France où étaient conservés tous les ouvrages jugés licencieux. C’est une scène qui paraît ultra moderne où deux femmes parlent du plaisir féminin. Ce qui montre qu’à d’autres époques on pouvait avoir une vision incroyablement libérée de la sexualité. Puis on a un texte de St Augustin, qui est le premier à avoir dit que la sexualité c’était très très mal et qui a eu une influence très forte puisque l’Eglise a repris et développé toute cette thèse. Vient ensuite Victor Hugo, avec Hernani. Car ce qui a aussi indirectement nui à la sexualité, c’est cette vision qui a été développée par tous les grands romantiques, dont Victor Hugo en premier lieu, qui considèrent que la sexualité vient ternir la passion, alors que dans la réalité c’en est le moteur. Donc le but de cette pièce était aussi de réunir l’amour et la sexualité. Le magnifique de Victor Hugo on n’y touche absolument pas, on interprète même la scène en costumes d’époque, mais on fait juste un rappel derrière en disant « n’oubliez pas, si on dévoile l’esprit des personnages, on s’aperçoit qu’ils ont beaucoup de désir charnel l’un pour l’autre. ».

Comment vous est venue l’idée de ce spectacle ?
C’est d’abord un travail de fond, d’investigation. J’ai beaucoup travaillé sur la question de la sexualité, ça fait douze ans que je fais des recherches. J’ai d’abord écrit un livre qui rassemble mes idées sur le sujet mais qui reflète aussi la synthèse de tout ce que j’ai lu. J’ai commencé par lire tout ce qui concerne la biologie, le fonctionnement du corps humain, puis j’ai lu des ouvrages de sociologie, histoire, géographie, pour comprendre comment la sexualité était perçue selon les époques et les différents endroits du globe. D’ailleurs, indirectement on retrouve toutes ces références historiques et géographiques dans la pièce. La scène du sacrifice, par exemple, est un mix de plusieurs cultures hors Occident sur la pratique de la sexualité. Ensuite, à partir de toutes ces lectures, j’en ai déduit à titre personnel un mode de vie un peu différent du schéma social traditionnel. Je l’ai expérimenté pendant 4-5 ans et je me suis dit que c’était mieux que le schéma de base. J’ai alors pensé qu’il serait intéressant, avec tout le travail que j’avais fait, de partager ce point de vue en essayant de toucher le plus de monde possible. Car je me suis rendu compte que beaucoup de personnes ne se posaient pas de questions sur la sexualité. On vit avec des règles, des normes autour de nous, et généralement on les accepte, on les subit davantage. Et quand on subit, on ne remet jamais ou très rarement en cause la « règle » et on est plus ou moins malheureux quand ça ne fonctionne pas. L’idée était donc de faire un spectacle grand public qui puisse intéresser le plus grand nombre de personnes possible, interpeler les gens sur la question de la sexualité. Il y a zéro réponse dans le spectacle. L’objectif c’est juste que le public se dise « Tiens, c’est vrai que cette scène ne correspond pas forcément à la vision que j’avais de la sexualité. » et que ce décalage suscite des interrogations, une petite réflexion. Le spectateur peut alors ensuite se documenter pas lui-même et se diriger vers le livre.Il y avait donc vraiment une séquence chronologique. Pour être plus précis, c’est même un projet qui a au total cinq éléments. Le socle c’est le livre. Ensuite il y a eu trois pièces de théâtre sur la même thématique qui ont été jouées au Festival d’Avignon, parmi lesquelles ‘Rêveries d’une jeune fille amoureuse’. Et il y aura un documentaire fiction qui retracera un peu toute la genèse des spectacles et qui s’appellera ‘La légende des Filles d’Eve et du Serpent’, du nom de la troupe. Ce long métrage est actuellement chez les distributeurs. L’objectif c’est de faire une sortie salle dans quelques cinémas d’art et d’essai, et éventuellement sur des chaînes de télévision. Avec ce support-là, on espère toucher un public différent, sûrement plus large que celui de la pièce.

On devine un travail énorme derrière ce spectacle, que ce soit pour le travail des comédiens, la mise en scène, les décors, la musique… Comment en êtes-vous arrivé à ce résultat ?
C’est un énorme travail, oui. Cela nous a pris six mois. Le spectacle a été créé au théâtre du Petit Hébertot à Paris, sur trois représentations, puis la pièce s’est lancée au Festival d’Avignon, au théâtre du Bourgneuf, en juillet 2012. Ensuite nous avons enchaîné au théâtre A la Folie théâtre d’octobre à décembre, et à la fin le théâtre nous a proposé de revenir. Voilà pourquoi nous sommes encore là sur les mois de mai et juin. Mine de rien, on se rapproche de la centième représentation, ce qui est pas mal pour un spectacle aussi récent.;Ce que le public ne voit pas non plus, c’est que cette pièce est un véritable marathon pour les comédiennes. Comme il y a des musiques, elles ont généralement juste le temps de changer de costume, de coiffure, d’accessoires, etc. Il n’y a pas une seconde de pause ! Elles sont formidables car elles tiennent le choc, mais il est vrai que c’est un spectacle très exigeant, même physiquement.

Comment les spectateurs perçoivent-ils la pièce? Quels sont les retours que vous avez ?
Nous n’avons pas eu les mêmes réactions à Avignon qu’à Paris. Ca a été un peu plus compliqué à Avignon. Déjà, le spectacle était joué à 00h, ce qui est l’heure la plus tardive du festival, et on a eu des gens qui étaient choqués par le spectacle. On en a même eu qui quittaient la salle, ce qu’on n’a pas du tout eu à Paris où, là, nous n’avons eu que des réactions globalement très positives. Comme c’est du théâtre vivant, il y aussi eu quelques petits ajustements dans le spectacle, ce qui a permis de clarifier un peu plus la pièce. Et quand on jette un coup d’œil sur billetréduc.com, je ne sais pas si ça durera mais aujourd’hui nous sommes premiers en top critiques en théâtre contemporain.Maintenant, ça reste une toute petite pièce donc c’est toujours un challenge de faire venir du monde car le budget pour la publicité n’est évidemment pas le même que celui des grandes pièces. Mais la bonne nouvelle c’est que les gens qui viennent sont plutôt contents de ce qu’ils voient et nous laissent de bonnes critiques.

Et quel est le profil des spectateurs qui viennent voir ‘Rêveries d’une jeune fille amoureuse’ ?
Et bien justement, l’autre bonne nouvelle c’est que le théâtre A la folie théâtre, où se joue la pièce, nous a confié que de toutes les pièces jouées dans leur théâtre, ils n’ont jamais vu un public aussi hétéroclite que pour ‘Rêveries d’une jeune fille amoureuse’ ! Il y a absolument toutes les catégories, sans aucune sur-représentation de l’une d’elles : des jeunes, des moins jeunes, des hommes, des femmes, des personnes en couple, des personnes célibataires. Sur la durée – parce qu’on parle là de trois mois de représentations – on touche un public très très large. Chacun y trouve donc son compte.

Le spectacle est joué quasiment exclusivement par des femmes, qui interprètent même les rôles masculins. Et étrangement, le seul homme présent sur scène joue le rôle d’une femme. Pourquoi ce choix ?
A la base, le spectacle n’était joué que par des femmes. Car, il y a quelques centaines d’années, il était considéré que ce n’était pas le rôle des femmes de se retrouver sur scène au théâtre. En conséquence, pour des raisons très idéologiques, c’étaient les hommes qui jouaient les rôles des femmes. Mon objectif était de réinverser les valeurs, et donc même quand on a des rôles d’hommes dans la pièce, et bien ce sont des femmes qui vont les interpréter. C’est la continuité du message. C’est aussi une façon de dire que les femmes peuvent avoir autant de désir que les hommes, qu’elles peuvent elles aussi vivre une sexualité épanouie, assumer leurs désirs, reprendre le pouvoir, et que c’est plutôt quelque chose de beau, de positif. Mais on a eu un souci à Avignon avec une des comédiennes qui n’a pas pu finir les représentations. Il a donc fallu réorganiser les rôles, et comme il y avait un rôle – celui de la mère – avec un long monologue qu’il était compliqué d’apprendre du jour au lendemain, je l’ai repris puisque c’est moi qui l’avais écrit, je le connaissais. Je me suis alors aperçu que c’était très intéressant, car le personnage de la mère c’est le personnage du « méchant ». Et dans les deux scènes où il intervient, à chaque fois à la fin il meurt ou bien il y a un châtiment très fort. Et je trouvais que c’était assez rigolo que ce message du méchant – qui là en l’occurrence pour des raisons de références cinématographiques était incarné par une femme qui est la mère des trois jeunes filles – soit interprété par un homme. Car dans cette mère – une vieille acariâtre – se retrouve tout le message du patriarcat traditionnel. Et puis cette pièce joue aussi sur différents registres en terme de comique, notamment sur l’aspect burlesque qui est présent dans plusieurs scènes. Un homme déguisé en femme, par nature c’est burlesque, et toutes ses interventions se font dans des scènes qui sont très comiques. Donc l’objectif c’est de rire de ça, mais de s’en moquer surtout.

Quels sont les obstacles auxquels vous vous êtes trouvé confronté tout au long de la vie du spectacle ? Est-ce qu’il a été facile de trouver les comédiennes notamment ?
C’est vrai que les auditions pour trouver les comédiennes ont pris un peu de temps. Ca a pris quasiment trois mois pour avoir la troupe. Ca n’a pas du tout été évident car les comédiennes « traditionnelles » ne sont pas forcément habituées à ce genre de spectacle. Celles qui ont intégré la troupe savaient que le métier de comédienne consiste à mettre son corps au service d’un projet et qu’il n’y a pas de limite à avoir par rapport à ça. J’ai donc pris le temps de trouver des comédiennes qui voulaient jouer la pièce, et je voulais aussi qu’elles soient vraiment douées, talentueuses. Car il y a énormément de rôles différents à interpréter, ce qui demande beaucoup de subtilité et un panel de jeu particulièrement large. Donc ça, ça a été une vraie difficulté. Et puis en terme de difficulté, ce qu’on expérimente depuis un mois c’est la publicité. Le budget communication restant très faible, on a voulu mettre des affiches publicitaires dans le métro, et la RATP nous a envoyé balader en indiquant « on voit le sexe d’une femme, alors on accepte à condition que ce soit recadré ». Et ce qui m’a encore plus surpris, c’est que lorsqu’on a ensuite voulu réaffecter le budget publicitaire en lançant une campagne sur Facebook, Facebook nous a répondu « L’image de votre publicité enfreint notre règlement publicitaire. Nous n’autorisons pas les images faisant l’apogée d’un corps ou d’une apparence physique parfaite pour les produits liés à la santé. » ! Incompréhension totale ! Donc on a une réelle difficulté à faire de la communication dessus. Car l’objectif de la pièce ce n’est pas forcément d’être « polémique ». Et juste pour l’affiche on nous censure ! Je ne peux pas mettre une photo complètement neutre car ce serait malhonnête vis à vis du public. Alors comment informer les gens de l’existence de ce spectacle ?

Rêveries d’une jeune fille amoureuse’ est éligible aux P’tits Molières 2013. Pouvez-nous en dire un peu plus sur ce prix ?
Les Petits Molières c’est tout nouveau, la première édition a lieu cette année. Ca a été créé par de nombreux théâtres parisiens qui ont une capacité de 100 places maximum, et qui sont très nombreux à Paris, pour récompenser les spectacles de ces petites salles. Cela représente entre 600 et 800 spectacles par an à Paris ! Et qu’ils soient bien ou pas, personne n’en savait jamais rien puisqu’aucun prix n’existait pour les petites salles. Et donc, à la suite des représentations d’octobre à décembre, ‘Rêveries d’une jeune fille amoureuse ‘ est devenue éligible à ce prix. Donc c’est plutôt une belle surprise ! La cérémonie de remise des prix aura lieu en novembre…

Propos recueillis par Mélina Hoffmann

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