Molière au son des Clash

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Par Florence Gopikian Yérémian – bscnews.fr/©B. Enguérand/ Lorsqu’un vieil acariâtre s’éprend d’une coquette, cela engendre un atrabilaire amoureux…« Should I stay or Should I go? » tel est le dilemme d’Alceste, le Misanthrope, qui ne sait s’il doit quitter la cour des hypocrites ou demeurer auprès de Célimène, sa perfide et médisante maitresse.“Should I stay or Should I go?”. C’est au son de cet air des Clash que débute étrangement la très classique pièce de Molière.

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Dans une ambiance punk et révoltée apparaît un hurluberlu sautant à tout va et lançant des chaises aux quatre coins de la scène: c’est Alceste (Eh oui !). Cheveux hirsutes et yeux haineux, il enrage après les mœurs de son temps et l’hypocrisie qui ronge toute la haute aristocratie : la flatterie le chagrine, le mensonge le déprime et il abhorre en tous points courbettes et artifices. Droit comme un grand héron, il prône la rectitude, l’exactitude et se laisse apparaitre comme un homme de vertu. Mais la vérité de ce personnage est tout autre : Alceste a lui aussi une faille, une faiblesse aguichante du nom de Célimène. La jeune dame a tous les vices, y compris la beauté dont elle use à foison. Entourée de mignons et de marquis frivoles, elle parade à la cour poudrée et apprêtée comme une poule poseuse qui ne cesse de caqueter. Parmi ses courtisans se distingue un certain Oronte. Paré de collants bleus et de colifichets, il ambitionne de la séduire avec un beau sonnet. Sa rime est ennuyeuse et pitoyable à souhait mais à la cour de France on cache la vérité ! Elle tombera pourtant pour chaque figurant : l’imposture amoureuse de Célimène paraitra au grand jour, la médiocrité poétique d’Oronte sera mise en évidence et la passion utopique d’Alceste pour sa fausse ingénue partira en poussière. Seuls les petits marquis sortiront à peu près indemnes de ce dénouement, aveuglés par la tour de mensonges et d’illusions dans laquelle ils sont nés. La leçon de Molière continue à séduire : l’honnêteté et la noblesse d’âme ne font décidément pas partie de notre monde, cela quelle qu’en soit l’époque. Maître Poquelin était d’une lucidité exemplaire dans le regard qu’il portait sur ses semblables. Il en va de même aujourd’hui pour Jean-François Sivadier dont la mise en scène ingénieuse et divertissante a tout pour captiver collégiens et adultes. Dans un décor de fontaines et de ballons lumineux, il fait évoluer une palette de comédiens désopilants et charmeurs : Cyril Bothorel est un Oronte gorgé d’ego qui pousse la manière autant que l’amour propre, Norah Krief incarne une Célimène extravertie qui rend le public complice dans sa quête des plaisirs en lui dévoilant sa cuisse laiteuse et en le couvrant d’œillades ; les petits Marquis (interprétés par les très libertins Stephen Butel et Christophe Ratandra) sont à eux seuls une caricature de la noblesse enrubannée et décadente (les bas noirs leur vont à ravir !). Quant à Alceste, il régente la pièce sous la figure d’un indomptable Nicolas Bouchaud qui manie le panache autant que l’atrabile : durant 2h30, il galope, peste, tourne en rond dans son kilt écossais et mouille sa chemise au sens propre autant qu’au sens figuré ! Son aisance charme les spectateurs à l’exemple des répliques spirituelles de l’ensemble des comédiens qui n’hésitent pas à laisser leurs rimes inachevées afin que le public puisse se faire plaisir en clamant haut et fort la fin des alexandrins qu’ils connaissent par cœur! Les doutes ne sont plus permis : Molière est un auteur résolument contemporain. Son Misanthrope est une méditation philosophique sur la nature humaine qui s’adapte à ravir aux mondains et aux fourbes de notre époque. En transformant cette farce en une satire un peu punk aux accents de « No future », Jean-François Sivadier en a juste accentué le pessimisme. Cela transparait d’ailleurs dans le très beau décor de cendres qui recouvrent sa scène : tels des copeaux de bile noire, ils scellent mélancoliquement le sort funeste d’Alceste et le nôtre…

Le Misanthrope de Molière
Mise en scène Jean-François Sivadier
Avec Cyril Bothorel, Nicolas Bouchaud, Stephen Butel, Vincent Guédon, Anne-Lise Heimburger, Norah Krief, Christophe Ratandra, Christèle Tual

– A Odéon- Théâtre de l’Europe ( Place de l’Odéon – Paris 6e / Résa : 01 44 85 40 40 www.théatre-odeon.eu ) Du 22 mai au 29 juin 2013

– Au Printemps des Comédiens ( Montpellier) les 12,13 et 14 juin 2014.

Rencontre avec l’équipe artistique du Misanthrope : le 9 juin 2013 à 17h30

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