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Daniel Arsand : la genèse du saccage

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Par Stéphanie Hochet – bscnews.fr / Daniel Arsand est écrivain et éditeur. Il est notamment l’auteur de La Province des ténèbres (Phébus, Prix Femina du premier roman, 1998) et de En silence (Prix Giono, 2000). Avec Un certain mois d’avril à Adana, il se tourne vers ses origines arméniennes et l’histoire douloureuse de ce peuple.

Comment aborder l’histoire d’un massacre ? Comment insuffler le réel sur des corps torturés, massacrés, sur les tombes d’un peuple ? Quelle forme la littérature peut-elle prendre face à la barbarie ? Un certain mois d’avril à Adana est un livre qui répond. Un livre sorti des tripes. Un roman arrivé à maturité pour un auteur qui n’en est pas à son premier coup d’essai en littérature mais qui a senti que le moment était venu d’aborder ce pan de l’histoire de son peuple : les exactions et tueries dont ont été victimes les Arméniens en Turquie au début du xxème siècle.
Nous sommes dans la ville d’Adana, en Cilicie, au mois d’avril 1909. En quelques semaines de conflit, on va compter 30 000 victimes. Prémices d’un génocide qui emportera dans sa vague près de 1,5 millions d’Arméniens entre 1915 et 1923. Ce roman retrace comme un compte à rebours le destin d’une dizaine de personnages dont le point commun est d’être dans ce lieu, à cette époque, et d’être Arméniens… Il y a Diran Mélikian, le poète, Atom Papazian, l’orfèvre, Vahan papazian, neveu d’Atom qui revient de Constantinople avec un lourd secret, Hovhannès, un des premiers martyrs, homme violé par un groupe de jeunes Turcs au moment où la violence commence à recouvrir toute la région. Des Arméniens, on sait qu’ils étaient les premiers habitants de la terre de Cilicie mais que l’ancien royaume avait été aboli depuis près de cinq siècles. Pourtant la méfiance des Turcs ne cesse de croître : Les Turcs, et en particulier les membres du parti Union et Progrès, qui s’imposait, qui réduisait peu à peu le sultan à un fantoche, en affirmant donc que les Turcs haïssaient les chrétiens les accusaient de vouloir reconquérir leur puissance d’autrefois. Les sources du conflit sont multiples et naissent de fantasmes, de rumeurs, d’un présupposé désir de domination des Arméniens. Tout devient prétexte à la haine : Si une idylle se nouait entre un gars et une donzelle de confession différente, il y aurait châtiment, il y aurait malédiction. La haine longtemps muselée jaillirait. Le vali, notable turc sensé faire respecter la justice, prendra parti contre les Arméniens et au moment des atrocités sera un spectateur fasciné par le chaos… La force de ce livre est précisément de donner à vivre la genèse du saccage, d’employer tous les moyens poétiques pour ne pas épargner le lecteur et lui donner à voir dans un style haletant les mécanismes de la destruction. Découpé en chapitres courts, le roman de Daniel Arsand acquiert au fil des pages une dimension poétique des plus précises. Ainsi la perception d’un homme qu’on lapide et qui ne sent plus que des os cloués à l’intérieur de lui. Quant à Hovhannès, l’homme violé obligé de fuir, il errera affamé dans le pays, se nourrira d’oisillons débusqués dans des nids, etc. Chaque événement est livré au lecteur avec un sens aigu de l’expérience humaine. Au moment où Vahan quitte son oncle, il lui adresse le sourire d’un enfant qui aurait vu l’enfer et s’accommoderait de cette vision.
On referme ce livre sans avoir pu le lâcher, en tremblant. Inutile de dire que ce genre de voyage en littérature n’est pas si courant.

Daniel Arsand : Un certain mois d’avril à Adana (Flammarion, août 2011)

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