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Tartelettes, jarretelles et bigorneaux ou comment se libérer de son oppressant inconscient

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Par Julie CadilhacPUTSCH.MEDIA/ Tartelettes, jarretelles et bigorneaux, un titre qui laisse tout le mystère à son contenu ou le dessert sous des airs de mauvais polar féminin. Mais on se trompe! Thriller psychologique, huit-clos éprouvant dans ses balbutiements, l’auteur, dans une langue fluide et vive, brosse un portrait en action fort pertinent d’une femme déboussolée, Liza, auprès de laquelle un déménageur, Benjamin, vient jouer un rôle ambivalent mi-ange mi-démon. Aspire-t-il à la libérer de son oppressant inconscient?
Comment réagir lorsqu’on est une femme séparée de son époux depuis quatre mois et qu’un homme s’immisce sans votre permission dans votre intimité? Comment renoncer à ses réflexes puérils construits sur l’expérience du passé et s’engager dans une démarche positive vis à vis du futur? Comment prendre confiance en soi, s’aimer lorsque personne ne vous a jamais montré une marque d’amour? Comment cesser d’être victime de son besoin viscéral d’être rassurée, enveloppée, aimée?
Françoise Dorner insuffle à ce court roman une énergie narrative qui provoque cette nervosité délicieuse du lecteur qui ne peut plus lâcher son livre avant d’en connaître l’issue. L’écriture, épurée de détails descriptifs, se concentre sur la peinture des émotions qui traversent cette Liza à l’enfance si glauque, à l’expérience sentimentale si vide de sens et qui est si pleine de contradictions. Les mots construisent un monde où les objets, désertant l’appartement vidé par Benjamin, deviennent les responsables des maux de Liza et sont des protagonistes pires que leurs propriétaires par leur silence, leur pérennité, leur immuabilité….et il faut s’en délester.
Voilà un roman troublant où les rapports de force se déséquilibrent constamment. Le sadisme et la pitié, la tendresse et la haine, la complicité et le dédain traversent en jeux pervers les personnages et laissent le lecteur suspendu aux lèvres des « paumés » qui peuplent ce récit – somme toute – terriblement réaliste. L’utilisation d’un narrateur à la première personne intensifie la perception de l’oscillation constante de Liza entre instinct de destruction et de construction. Du père indifférent à l’amant immature, du mari sans désir à la mauvaise mère, Liza semble être condamné à être malheureuse. Elle a donc des instants de lâcher-prise dément où elle se travestit en sa génitrice, où elle s’impose un rôle de femme de tête qu’elle n’est pas. Pourtant, au creux de sa solitude et de ses noyades répétées pour tenter de se débarrasser du poids de ses souvenirs, s’impose, dès les premières phrases échangées avec le déménageur, un vertige, une graine d’espoir….Derrière chaque ligne parcourue, en tension, respire le désir violent d’une femme que tout change, que tout bascule, que tout se résolve …ou pas?
Pour conclure? N’hésitez pas à lire ce texte à haute voix, à le faire vibrer entre vos murs…il a des résonances théâtrales qui n’étonnent que ceux qui ignorent que Françoise Dorner est une émérite dramaturge récompensée du prix du Théâtre de l’Académie française pour L’Hirondelle et Le parfum de Jeannette en 1994. Oui, n’oubliez pas de lire les virgules et vous vous y entendrez peut-être …qui sait?
« – C’est ça qui vous plaît: casser. Mais je ne vous ai rien fait, moi, je suis nulle, déjà bousillée, alors où est leFrançoise Dorner plaisir? Hein? J’vois pas. Vous vous êtes trompé de personne…Je ne vous ai pas attendu pour être en ruine…Et lui, ce n’est plus la peine de l’accorder: j’ai arraché une corde, exprès, quand mon mari est parti j’ai tiré et elle a sauté. Je ne veux plus le voir, ce piano. « Enlèvement d’objets encombrants », c’est bien, on sait pas où ça va. Impossible de retrouver et de s’apitoyer. C’est ce que vous aimez, non?
Il s’est approché de moi, lentement, sûr de lui.
– Il en faut de la force pour arracher une petite corde en laiton et acier. De la force et de la froideur morale. C’est sensible une corde, Liza, sensible aux variations de température, d’humidité. Vous l’avez toujours maltraité ce piano…même le clavier…Un clavier, ça doit être souple sous la main, docile, avec une certaine résistance, mais sans aller jusqu’à la dureté….C’est vous qui avez déteint sur lui, ou c’est le contraire? » ( Françoise Dorner).

Titre: Tartelettes, jarretelles et bigorneaux Auteur: Françoise Dorner Editeur: Albin Michel
Crédit-photo: Denis Félix

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