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Alain Damasio : Un roman où des villes sont rachetées par les multinationales comme LVMH ou Nestlé

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A l’occasion de la 34ème Comédie du Livre de Montpellier, Alain Damasio et Jacques Barbéri ont évoqué les littératures de l’imaginaire. Une rencontre passionnante avec le public sur fond de discours engagés. Morceaux choisis.

Si Alain Damasio situe Les Furtifs, son dernier roman, dans un futur très proche, c’est aussi pour parler in fine, des dérives très actuelles du libéralisme : « Je suis parti d’une logique d’ultralibéralisme et de ses aboutissements. Un des problèmes que je ressens aujourd’hui c’est la privatisation croissante des espaces publics et notamment en ville, comme à Marseille où j’habite. » En effet, dans Les Furtifs, les villes sont rachetées par les multinationales comme LVMH ou Nestlé… « C’est un monde où tu ne payes plus d’impôts car le libéralisme a horreur des impôts, donc on fait payer des forfaits standard, premium, privilège, car les libéraux adorent quand même catégoriser les gens. Le forfait privilège donne accès à 100% des rues et des parcs de la ville alors que le forfait standard ne donne accès qu’à 50% des lieux, qui sont par ailleurs bondés : c’est la ville que vous méritez…! »

Visiblement désabusé par la réalité qui prend le pas sur la fiction, Alain Damasio témoigne de ce qu’il peut voir dans sa propre ville, en 2019… « J’avais ce fond un peu dystopique, j’ai presque envie de dire classique, parce que ce que j’écris là, franchement, je le vois à Marseille où il y a des séries de trois, quatre rues qui sont barrées par des portails verts : si tu n’appartiens pas à cette classe sociale qui a le droit de passage, tu n’as pas le droit de traverser ces rues alors que ce sont des rues qui appartiennent à la ville… Ces choses m’agacent profondément, puis le découpage urbain globalement, c’est quelque chose qui m’énerve. Du coup, j’ai mis ça en place dans le livre ! »

 

Affiche Comédie Du Livre 2019 (© François Bouët)

 

Le discours politique n’empêche évidemment pas de développer l’imaginaire, bien au contraire. Pour Damasio, le roman n’existe pas uniquement pour constater mais bien pour conduire à des voies qui mènent à la réflexion. « Il y a ce côté qu’on ne met pas assez en avant à mon goût dans la littérature : tu peux véhiculer des concepts, des idées, à travers les personnages tu peux porter des discours politiques très forts qui sont structurés et prendre le temps de le faire. Mais tu peux surtout mettre en récit, mettre en scène, créer des identifications à des personnages complexes et donc véhiculer énormément d’émotions, d’affect et plus important encore, des modes de perception. C’est ce que Deleuze appelait des percepts, c’est-à-dire des façons de voir le monde, d’écouter le monde, de ressentir le monde. Je pense que toutes les grandes œuvres ont ça, que ce soit en peinture, en musique, au cinéma : elles te permettent de voir le monde différemment, elles pivotent les modes de perception que tu avais acquis et d’un coup, elles ouvrent des fenêtres sur des possibles. » Et d’ajouter : « Un roman ne t’impose pas un point de vue unique, ça ne te martèle pas un message, ça ne te ferme pas le cerveau, ça t’ouvre constamment des choses. Ce qui est l’inverse d’un tract politique, d’un bouquin ou d’un essai trop orienté

« Les Furtifs » et « L’Enfer des masques » puisent dans les faits un imaginaire dystopique, utopique, mais priorisent l’aspect social du récit. « Jacques et moi, on fait de la soft science fiction, c’est-à-dire que l’on fait vraiment de la fiction de sciences humaines et sociales : l’ethnologie, l’anthropologie, la sociologie, on a tendance à s’accaparer ces sciences-là ou de s’en servir pour bâtir nos livres. La technologie n’est pas trop le propos car on est déjà dans un monde technophile. L’avenir proche, un certain réalisme, vient peut-être des intelligences artificielles personnalisées, ces assistants avec lesquels vous dialoguez en permanence, des sortes d’alter-égos digitaux qui, évidemment, collectent absolument tout : vos traces, vos goûts… Ils vous connaîtront parfaitement mieux que votre mère, vos enfants, vos compagnons, et ils seront votre première interface avec le monde réel. Dans Les Furtifs, j’essaie de montrer les perversions sociologiques et psychologiques de ce type d’interfaçage que l’intelligence artificielle va produire. Mais c’est un fond dystopique léger, l’univers est déjà assez glacé ! Ce qui m’intéresse donc, c’est l’aspect plus utopique. »

Pour Jacques Barbéri, tout cela questionne également la notion de lien. Dans son roman qu’il voit comme un croisement entre « Barbe Bleue » et « Twin Peaks », l’auteur qui a débuté en écrivant de la poésie, explique : « Dans L’Enfer des masques, un lien peut déboucher sur quelque chose de positif et de libérateur alors qu’un autre lien peut-être destructeur… Ca m’a beaucoup intéressé de creuser cet aspect du lien comme indissociable du rapport de force et de pouvoir. » Un lien souvent primal chez Barbéri qui reflète aussi la relation qu’entretiennent l’Homme, l’animal, la nature.

Et Alain Damasio de conclure : « La conception capitaliste a été de dire que le vivant est une nature et que cette nature on peut la piller, on peut l’extraire tant qu’il y a des ressources, c’est la logique de l’extractivisme et du productivisme dans laquelle nous sommes nés : c’est cette conception là qui est en train de tomber, enfin on comprend qu’on a été trop loin dans cette logique-là. La SF, parce qu’elle a cette faculté à sentir les tendances, développe des imaginaires, des hybridations avec l’humain, liés à cette réalité. »

 

 


« Les Furtifs »
de Alain Damasio
Éditions La Volte
704 pages – 25 €

« L’Enfer des masques »
de Jacques Barbéri
Éditions La Volte
368 pages – 18 €

Comédie du Livre Montpellier
https://comediedulivre.fr/


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(Crédit photos : A la une, l’un des rencontres avec les auteurs à la Comédie du Livre Montpellier 2019, ©Romain Rougé/Putsch. Dans l’article : affiche de la Comédie du Livre de Montpellier 2019, © Françoois Bouët. Les couvertures des livres « Les Furtifs » et « L’ Enfer des masques, © Éditions La Volte)

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