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Philosophie : le nouveau réalisme de Markus Gabriel est-il valable ?

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Par Sophie Sendra – Il est rare de voir la philosophie mise en avant dans les médias, plus encore comme faisant l’objet d’un événement presque mondial. Un nouveau mouvement philosophique est né : le nouveau réalisme. Après le « nouveau roman », la « nouvelle vague », voici du neuf, du frais. Une « ré-novation » de la philosophie ? Une « innovation » ? Les détracteurs sont nombreux, les admirateurs également. Markus Gabriel – et l’un de ses ouvrages, Pourquoi le monde n’existe pas aux Editions Lattès, 2015 – fait débat. Il faut donc tenter d’éclaircir ce qui parait obscur.

Une nouvelle pensée ?
Ce que nous pouvons reprocher à la philosophie est de ne pas innover depuis ces dernières décennies. Elle est depuis longtemps le reflet d’un encyclopédisme. Pour bien penser, il faut citer des auteurs, les connaitre sur le bout des doigts, être dans un « camp » plutôt qu’un autre : hégélien, kantien, cartésien, admirer Derrida et Deleuze, être spinoziste etc. Ainsi, en pensant un concept, les philosophes se réfèrent très souvent à ce qui a déjà été dit par le passé. Faut-il construire ? Faut-il déconstruire ? Faut-il rebâtir ? Faut-il refonder les bases du savoir ? Autant de questions qui ont jalonnées l’Histoire de la Philosophie et celle des Idées. Empruntées au vocabulaire des travaux publics, ces questions perdent l’auditoire qui n’est pas forcément au fait de celles-ci comme de ceux qui les ont incarnées. Kant, Heidegger, Descartes ont tenté, chacun dans leur système, de répondre à chacune de ces questions, mais le but de la philosophie, depuis la Grèce Antique est de se faire comprendre de tous ceux qui s’interrogent. Alors, allons-y, tentons de répondre au titre de cet ouvrage ; titre qui sous-tend une question ou une réponse dans une formule qui a l’air d’une affirmation provocatrice.

Le monde ou les mondes ?
Le réalisme en littérature ou en peinture désignait au XIXème siècle l’idée selon laquelle il fallait montrer le monde, la réalité, telle qu’elle se présentait à nous sans le « romantisme » et l’illusion qui pouvait la transformer. Idéaliser le réel n’était donc pas souhaitable, même si le monde n’était pas forcément fait de beautés. En philosophie, le réalisme est un paradoxe. Rendre les choses telles qu’elles semblent nous apparaître est bien du domaine du « réalisme », mais en philosophie le réalisme – de Platon à Russell – explique que les Idées – même mathématiques – existent en dehors de nous. Le sujet est tellement vaste qu’il faudrait y consacrer quelques Opus, mais un mot du titre de Markus Gabriel est oublié : le mot « monde ». Tous les journalistes, critiques s’attardent longuement sur la négation de « l’existence » de ce dernier, comme un réflexe anxiogène : « Il dit que le monde N’EXISTE PAS ! »
En fait, de quel « monde » s’agit-il ? Bien que l’auteur de cet ouvrage indique que les mots déterminent ce qui nous entoure en nous « insufflant » une bien mauvaise terminologie de ce que nous voyons ou nommons – ce en quoi il a raison – il faut savoir que même lui est obligé de s’accorder sur ce qui n’est pas censé « exister » pour que nous comprenions de quoi il est question. Pour bien comprendre où se trouve le problème de ce titre, il faut préciser que le mot « monde » vient de « mundus » qui veut dire clair, propre, soigné – d’où le mot « immundis », sale, impure. Mais « mundus » veut dire aussi « ensemble des corps célestes ». Il traduit en fait le mot grec « Kosmos » qui désignait quelque chose de beau, d’ordonné, de rangé. Ce terme « cosmos » finit par désigner l’univers. Le mot « monde » fut « recalé » au rang de « monde terrestre ».
En déclarant que « le monde n’existe pas », Markus Gabriel ne dit pas de quel monde il parle car il en existe plusieurs. « Existein » veut dire « sortir de », ainsi le Père Noël existe car nous le faisons « exister » et qu’en l’évoquant ici, vous lecteurs, savez de quoi nous parlons. Une Idée est « existante » par principe puisque nous la faisons « sortir de nous ». Elle prend « toute son existence » lorsque tout le monde sait de quoi nous parlons, quelles que soient nos croyances. Les fantômes existent puisque vous savez exactement de quoi il s’agit, même si vous n’y croyez pas. Cette idée n’est pas neuve, elle vient de Saint Anselme et date du XIIème siècle. De plus, il existe plusieurs mondes. Le temps et l’espace, depuis l’avènement de la quatrième dimension d’Einstein, expliquent qu’il existe une relativité des phénomènes. Entre une personne qui se déplace et une autre qui observe ce déplacement, se créent deux mondes qui ne reçoivent pas la « réalité » du temps et de l’espace de la même manière. Markus Gabriel, en affirmant que « l’existence du monde, d’une totalité dont nous sommes une part est à nier » est en contradiction avec les faits. Les particules qui nous composent sont les mêmes qui composent l’univers tout entier – ou en tout cas celui que nous connaissons jusqu’ici. Ainsi, les étoiles et le monde terrestre, nous compris, sommes composés de la même chose.

Les contradictions existent-elles ?
L’auteur explique également que « la pensée est aussi réelle que les faits ». Selon ce que nous venons de voir nous sommes une part du cosmos, d’une totalité dont nous cherchons désespérément le sens : la direction qu’il prend et la signification de son existence. Pourquoi le cosmos a-t-il cet « ordre » plutôt qu’un autre ? En fait, Markus Gabriel ne dit pas ce que le titre de son ouvrage indique. Le monde tel que nous le déterminons n’existe pas, les catégories que nous lui attribuons ne sont que celles que nous avons apprises et qui sont en nous. Les mots, comme l’indiquait Bergson, nous éloignent des choses. Ni la littérature ni la philosophie n’existent en tant que choses ou réalités, elles ne sont que des Idées que nous construisons sans que les biologistes puissent en déterminer le « gêne » ou les neurones attribués. Le monde que nous déterminons chaque jour par des mots n’existe pas, la réalité, elle, est tout autre. En cela, il est possible d’être d’accord avec le jeune philosophe allemand, mais Schopenhauer ne disait pas moins lorsqu’il écrivait que « le monde est – notre – représentation ». Nous nous représentons le monde non pas tel qu’il est mais tel que nous voulons bien nous le représenter. La contradiction vient du fait de ne penser le monde qu’au singulier – il y a des mondes – et d’attribuer à cette « nouvelle vague » de la philosophie le mot « nouveau » devant celui de « réalisme ».

S’il fallait conclure
Le titre un brin provocateur du livre de Markus Gabriel a le mérite de raviver le dialogue philosophique et la réflexion de tous. Le titre aurait dû être un peu plus long pour qu’il traduise l’idée : le monde tel que nous le nommons n’existe pas. Pour qu’il puisse désigner le « Monde » dont il parle, Markus Gabriel a bien été obligé de le nommer donc de le faire « exister ». La physique quantique s’est emparée depuis longtemps de ce sujet, d’ailleurs, le monde dans lequel nous sommes, le monde réel est, dans les faits, composé de milliards de particules que nous faisons virevolter à chaque fois que notre corps bouge. Tels des confettis, elles se mélangent entre elles. Ces particules viennent du cosmos, de l’univers que nous observons tous les soirs, celles-là même dont nous sommes faits. L’univers existe donc puisqu’il « sort » de nous comme nous « entrons » en lui. Si son monde n’existe pas, l’univers, lui, est fait de poésie.

Markus Gabriel  » Pourquoi le monde n’existe pas  » ( Editions JC Lattès )

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