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Guillaume Siaudeau : une critique de la société de consommation

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Par Laurence Biava – «Un petit bout de terre perdu au milieu de la mer, un bouchon dans l’eau qui attend que ça morde. C’est là, sur l’ïle de Sainte-Pélagie, que s’installe un été le narrateur. Son ami Henriparti en voyage lui a confié la garde de la maison, du chien et du jardin. Une aubaine pour le narrateur qui s’ennuyait ferme. Bien décidé à sauver le potager des ronces et sa vie de l’atonie douce, il prend sesmarques, observe le paysage, arpente ce nouveau territoire. Et fait d’étranges rencontres : un enfant incosolonsable, un maire iconoclaste, un voisin au lourd secret, deux chasseurs d’étoiles….

Petit à petit le nouveau venu se prend d’affection pour cet endroit unique et surprenant. L’ïle pourrait tout aussi bien être une planète perdue dans l’espace. Ce confinement dans un endroit improbable au large de nulle part confère à son expérience îlaise l’intensité d’un retour au monde. Lorsque son ami revient, notre narrateur fait, à regret, ses bagabes mais prend soin de tapisser de sable le fond de ses chaussures. »

C’est la nuit opaque sur Sainte-Pélagie. Là où on boit beaucoup, où règne une ambiance très « café du commerce ». La nuit absorbe et contient en même temps tous les maux-être. S’y dévoile la marginalité de ceux qui s’oublient, se dépensent et s’amusent. Sur cette île étrange, les gens pleurent beaucoup. Il y a des aveugles, des enfants aveugles, des personnes « en souffrance », des déchus de la vie, des différents, des handicapés. On y vomit beaucoup aussi. Et on part en mer la nuit, en aventure, pour chasser les étoiles..

L’auteur fait de grandes descriptions de la mer étale, qui se meut et se froisse comme du papier, telle une marée humaine. La mer serait cette main qu’il aurait attrapée et qui aurait glissé ; il lui faudrait se cramponner à elle pour ne pas la lâcher. Le protagoniste barbote dans cette mer comme un chien perdu , sensation qu’il n’a pas vécue depuis longtemps. Celle d’être un glaçon en train de fondre au milieu de nulle part. Alors, inondé de bonheur jusque dans les rêves les plus profonds, rasé de près par le doux clapotis des vagues, il descend à la crique prendre un bain.. J’aimais cette relation dans laquelle le mutisme laisse libre cours à ses murmures, et ce passage est magnifique.

L’auteur est très inspiré. Sa force inspiratrice et son imagination lui sont apparemment venues de ses rêves ou bien des personne qu’il a rencontrés, on ne saurait dire exactement…Toujours est-il que ces personnages semblent tout droits sortis d’une comédie de l’absurde, ou d’une série B. Les chapitres sont courts et relèvent davantage – parfois – du fragment poétique.. Siaudeau s’amuse et se promène, démontrant un intérêt singulier pour les gens déphasés, les paumés, les ratés, -on l’a dit- qui échappent à toute situation consensuelle, et cette histoire d’amour marquée avec la mer, signifiée par l’ïle, en tant que situation géographique et autres bribes narratives, laisse entrevoir un goût marqué pour le surréalisme. Comme en témoigne la posture ironique tout comme la situation dans laquelle se retrouve ce narrateur dilettante dérangé à trois heures du matin par ces inénarrables commerciaux qui font du porte à porte pour vendre des encyclopédies.

C’est un livre parfait pour l’été : le protagoniste, en train de trapiner et entraîné dans cette île bien étrange où les ronces repoussent la nuit, où le maire prétend même que tous les habitants sont fous, est plein d’humour et de dérision non feinte.

La critique de la société de consommation est avérée. Et on ne sait pas sur quel pied danser, et quoi penser du sort qu’elle a réservé à tous ces habitants qui possèdent tous en eux, quelque chose de différent, un handicap quasi certain par lequel ils seraient tous liés. Pour ne pas se perdre ?

Autofiction ou fantaisie fantastique, on sent bien qu’il fallait quelque chose qui fasse rêver Siaudeau pour sortir du réalisme dru. En quête de cette terre promise, l’auteur vit un séjour tonitruant destiné à lui faire rencontrer une multitude de gens d’univers différents. Si les personnages sont particuliers, c’est pour dire combien il est difficile de trouver sa place, de donner un sens initiatique à chaque chose, de tomber amoureux, ce vivre des rêves infinis, loin d’une réalité par trop pesante..
L’hommage aux auteurs américains et à Ella Fitzgerald est le signe d’un besoin d’ouverture appuyée sur le monde extérieur. L’auteur cherche ce qui fait contrepoids à l’ennui, à la routine, par des questions existentielles : comment trouver un sens à sa vie, crier sa liberté, faire des choix sans se laisser envahir par l’amertume.

La dictature des ronces, Guillaume Siaudeau – roman – 177 pages – Alma Editeur. 12 euros


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