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Les créanciers : dissection scénique d’un triangle amoureux

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Par Florence Yérémian – Sur scène, il y a Tekla, belle et insoumise. Romancière célèbre, elle vit dans le désir de séduire et laisse sournoisement tourner en orbite tous les hommes qui la convoitent. Parmi eux se trouve son propre mari, le pauvre Adolf. Tendre et sincèrement épris de sa muse, il lui est soumis et ne peut exister qu’à travers son ombre.

En contrepoint de cette figure docile s’élève aussi Gustave, l’ex-époux de Tekla. Aussi malicieux que nonchalant, il empoisonne mentalement tous les êtres qu’il approche…

Enfermés dans une sorte de huis-clos amoureux, ces trois personnages vont pas à pas disséquer les ambivalences de leurs relations : entre vengeance, domination et jalousie, ils vont successivement tenter leur chance pour essayer de ressortir vivant de leur dépendance affective. Lascive et forte en caractère, la ravissante Maroussia Heinrich s’impose dans le rôle de Tekla. Bien que son perfectionnisme lui fasse parfois manquer de souplesse dans sa diction et ses postures, il émane de cette jeune actrice une assurance inflexible emprunte de séduction.
À ses côtés, Julien Rousseaux joue les maris tourmentés. Fragile et indécis dans le rôle d’Adolf, il s’est laissé envoûter par Tekla qui lui a volé son âme autant que sa foi. Déambulant torse-nu dans sa salopette, le comédien propose certaines audaces par rapport au texte de Strindberg – notamment son questionnement homosexuel – mais il pousse un peu trop le registre de la plainte et de l’infantilité.
Reste enfin Gustave, le dernier larron de cette triple crise conjugale. Avec sa barbiche noire et ses petits yeux brillants, il apparaît aussi perfide que diabolique. Interprété par Benjamin Lhommas, cet être vil instaure le doute et la suspicion tout au long de l’histoire. Le timbre grave et déployé, ce talentueux acteur possède une véritable musique charnelle dans la voix et il en joue magnifiquement. Arpentant la scène nus-pieds les mains dans les poches, il retire progressivement le masque affable de son protagoniste pour laisser émerger ses véritables pensées. De par son aspect machiavélique et reptilien, Benjamin Lhommas nous fait parfois songer à Micha Lescot dans le Tartuffe de Bondy (http://bscnews.fr/201404073689/Theatre/echec-a-tartuffe-ce-psychopathe.html) mais il lui faut encore un soupçon de profondeur et une réelle décontraction pour pouvoir l’égaler.
C’est en tout cas sa figure étrange qui resort de cette partition Strindbergienne très misogyne où la femme ne semble exister qu’à travers le bon vouloir de son conjoint ! Si l’on se fie aux dialogues de ce grand auteur suédois, la femme serait un être vide que l’homme éduquerait en lui apprenant à réfléchir, à écrire et en lui procurant de surcroit une position sociale… Triste constat plus que dépréciatif à l’égard du sexe faible… Fort heureusement, la pièce de Strindberg est surtout une oeuvre qui triture magnifiquement la complexité des sentiments humains. Transposée au XXIe siècle par le metteur en scène Frédéric Fage, elle montre à quel point la liberté amoureuse n’est qu’une illusion rassurante car chaque être est, en fait, le créancier affectif d’un autre.
En regardant cette danse à trois se déployer sur scène, le spectateur ne peut en effet que constater la triste versatilité de l’amour : passant de la tendresse la plus pure à la compassion, ce si noble sentiment finit bien souvent par prendre le sombre visage du mépris, voire de la haine. A bien y réfléchir, en ce bas monde, tout n’est qu’une sombre histoire de manipulation et de chantage. A se demander si l’amour, en fin de compte, ne se monnaye pas comme le reste…

Les créanciers de Strindberg? Une mise en scène intense, de jeunes comédiens talentueux, un texte dense au flux incessant mais une impression de chaos sentimental et de confusion qui empêche finalement les spectateurs de s’identifier aux protagonistes.

Bravo en tout cas pour la somptueuse affiche de la pièce réalisée en clair-obscur: très caravagesque !!

Les Créanciers
Tragi-comédie d’August Strindberg
Mise en scène de Frédéric Fage
Avec Benjamin Lhommas, Maroussia Heinrich, Julien Rousseaux et la danseuse Aurélie Nezri / Colombe Villaume
Musique : Stéphanie Renouvin et Olivier Bovis

Au Studio Hébertot
78 bis Boulevard des Batignolles – Paris

Du 15 mars au 23 avril
Du mardi au samedi à 21h et le dimanche à 15h
Réservation: 0142931304

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