Astrid Manfredi : le franc succès d’un premier roman

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Par Laurence Biava – On l’appelle La petite Barbare. Elle est « pleine du bruit assourdissant de vivre » et folle de Marguerite Duras. Astrid Manfredi remporte un franc succès avec ce premier livre étonnant et détonnant et c’est tant mieux.

Son héroïne est sensible à la nature humaine et plus particulièrement aux êtres malmenés par la société, à ceux qui sont, à son instar, en quête d’identité…La banlieue dans laquelle elle évolue cristallise ces manques et il est vrai que l’éclairage notamment médiatique qui en est fait est souvent révoltant. Pourtant, elle, la Petite Barbare, a grandi dans une banlieue protégée, qui lui fit rencontrer des personnes de périphéries moins favorisées : d’eux, elle a retenu ce langage différent, cette façon de se mouvoir, de dire le monde. Des signes ostensibles comme des codes de survie.
«En détention, on l’appelle la petite barbare : 23 ans et elle a grandi dans l’abattoir bétonné de la banlieue. L’irréparable, c’est en détournant les yeux qu’elle a commis. Elle aime les talons aiguilles, et les robes qui brillent, les shots de vodka et les livres pour échapper à l’ennui….En prison, elle écrit le parcours d’exclusion et sa rage de survivre. Comment s’émanciper de la violence sans horizon qui a fait d’elle un monstre ? Peut-elle rêver d’autres rencontres ? Et si la littérature pouvait encore restaurer la dignité ?»
Ce texte semble avoir été écrit en apnée, cette petite barbare, très en verve et en vie, éprouve tous les espoirs mais aussi les ressentiments d’une société qui déshumanise totalement.
La petite Barbare est une confession glaçante d’une jeune femme qui regarde, qui ne dit rien, qui soutient les crimes les plus abominables. Son chaos intérieur est d’autant plus perceptible qu’il est frappé de désolation, entouré d’apocalypse. Et sa beauté incendiaire n’a rien d’hasardeux : elle l’aide à progresser socialement.

Lorsqu’elle se lie d’amitié avec un leader, charismatique, elle prend le pouls du monde, jusqu’à commettre l’irréparable. Son absence de repères éthiques la conduit entre les murs d’une prison d’où elle écrit ses jaillissements, tour à tour sauvages et structurés. Pendant son incarcération, épreuve et sacrée phase d’isolement, elle teste encore ses méthodes de séductrice, qui demeurera son principal atout. La mécanique glaçante d’un processus de destruction est finement observé. Dans cette vie qui bascule, le lecteur s’approprie en partie le personnage, il a l’impression d’être aux côtés de cette petite Barbare, et l’envie de prendre sous son aile cette héroïne rebelle le guette.
On aime le cri primal qui se dégage de ce premier roman vitaliste en déflagrations, On comprend les renvois d’ascenseur qui s’opèrent entre ceux et celles qui sont nés du mauvais côté et les autres. Avec la petite Barbare-Antigone, on sent monter la rage des exclus, que tout un pan de la société ne regarde pas, sans doute parce qu’elle est emmurée dans ses tours de la périphérie. Le poème de Michaux cité en exergue est très éclairant..
Astrid Manfredi parvient ici à exprimer ce qu’est le cloisonnement sans perspective aucune. La rage de vivre de son héroïne, sa démarche destructrice, sa façon de réclamer sa part de célébrité, de lumière, sa typologie intérieure de rebelle fracassée, son aspect charnel, son côté faillible, cette appétence pour les mots et les choses, sa présence tout court, sont extrêmement bien décrits. L’auteur, avec autant d’érudition qu’un savant détachement, explore par petites touches ce qui engendre la violence dans une société délétère devenue cannibale, où les filles, objets de convoitise, entretiennent avec la sexualité un rapport très tarifé. Entre autres.
Le rapport à l’écriture très terrestre de l’auteur a sûrement aidé à définir le processus de la destruction du rapport humain, mais également les pulsions de vie de ces personnages cabossés, héros atypiques, solaires et désenchantés. Une belle ligne très singulière et crépusculaire pour un premier roman fort réussi. On attend la suite avec impatience, qui ne devrait laisser personne indifférent.

Astrid Manfredi est créatrice du blog – Laisse parler les filles /ICI – et écrivain. « La barbare » est son premier roman.

La petite barbare
Astrid Manfredi
Editions Belfond
154 pages.

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