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Sara Mesa

Sara Mesa : «Lorsqu’il est confronté à des situations extrêmes, l’être humain se montre sous son pire et son meilleur jour »

Interview réalisée et traduite de l’espagnol par Hugo Polizzi – bscnews.fr/ Après avoir été traduit de l’espagnol par Delphine Valentin, Quatre par Quatre de Sara Mesa a été publié aux Editions Payot & Rivages en avril 2015.

propos recueillis par

La quatrième de couverture nous indique : « Dans un pensionnat coupé du monde, censé protéger la jeunesse espagnole du chaos, une dictature en miniature règne. Le directeur manipule les élèves, tirant profit du système pour son seul plaisir. Plutôt que de livrer un témoignage de plus sur les régimes totalitaires, Sara Mesa tisse un conte cruel d’une grande intelligence, qui puise son inspiration chez Kafka et Vargas Llosa. » Dans le Wybrany College (signifiant « élu » ou « choisi » en polonais), le « coledj » comme on l’appelle, le personnel et les élèves sont confrontés à la ségrégation, à la loi du silence, aux disparitions inexpliquées, aux suicides, aux abus, à la corruption, etc. Divisée en trois parties à la fois distinctes et liées, l’intrigue évolue sous divers points de vue (celui d’élèves tentant de s’échapper de l’école, d’un professeur remplaçant qui vient tout juste de prendre son poste, et celui de l’enseignant disparu au travers d’une lettre qu’il a écrite). Pour le BSC NEWS, Sara Mesa a accepté de revenir sur les problématiques de son roman.

Vous avez déclaré que Quatre par quatre avait des points communs avec un rêve que vous faisiez régulièrement étant jeune. Pouvez-vous nous en dire davantage ?
Ce n’est pas spécialement l’histoire mais plutôt la sensation de mon rêve qui s’y rapportait. Enfant, lorsque je faisais un cauchemar dans lequel on me pourchassait, il s’agissait à chaque fois du même homme. Jamais il n’arrivait à s’emparer de moi, et quand il était sur le point de réussir, je me réveillais en pleurs. Un fois, je me suis réveillée terrifiée et je suis allée dormir avec ma mère. Et en entrant dans le lit, je me suis rendu compte que l’homme de mon cauchemar s’y trouvait : j’étais encore en plein rêve. C’était une impression atroce : le danger guettait même dans le refuge où je pensais trouver sécurité et protection. C’est de cela dont il est question dans Quatre par quatre.

Au cœur de ce système clos pervertissant la nature humaine, le protagoniste de la deuxième partie du roman, Isidro Bedragare, oscille entre le laisser-faire et l’insurrection. Assailli par des questions morales, le personnage opte finalement pour l’apathie. Pourquoi en avoir fait un anti-héros ? Est-ce un moyen de pousser le lecteur à se demander où commence et où finit sa propre désobéissance ?
Isidro Bedragare symbolise cette attitude passive que nous entretenons, malheureusement, dans notre société face à bien des horreurs. C’est une personne qui ne se joint pas directement aux exactions mais qui tremble de peur à l’idée de s’y opposer. Lui aussi a des choses à cacher et il ne cesse jamais de jouer la comédie. Entre trouver la force de lutter et sombrer dans la folie, il opte bien volontiers pour la seconde solution. C’est quelqu’un de faible, avec une nette propension à l’obéissance et la soumission, mais sa présence renverse (quelque peu) la vapeur au « coledj ».

Le poids du silence et des secrets est une thématique omniprésente dans Quatre par quatre. Vous-même, vous avez recours à l’allégorie et aux sous-entendus ; vous vous gardez de donner au lecteur les clefs d’une compréhension totale de l’intrigue. C’est à lui de contraster les points de vues des personnages et de supposer les éléments non-élucidés et ce qu’il se trame pendant les ellipses narratives. Pourquoi lui laisser interpréter les zones d’ombres ? En quoi cela vous semblait-il nécessaire ?
J’aime cette approche narrative ; elle accorde plus de liberté au lecteur, elle le pousse à participer, et par voie de conséquence, l’implique davantage. Par exemple, un roman de dénonciation écrit à la troisième personne et dans laquelle un narrateur externe jauge et décrit insensiblement un odieux personnage ne suscite aucun émoi chez le lecteur. Je me soucie plus de l’ambiguité du silence qui, en comparaison d’une narration schématique et limpide, ne cherche ni à fournir des réponses, ni à apporter du réconfort.

Tous vos livres ont quelque chose en commun ; ils mettent en évidence un certain fatalisme qui déresponsabilise vos personnages. Pensez-vous que l’homme a un libre-arbitre ou qu’il est soumis au destin ?
Je ne suis pas persuadée que mes personnages ne sont pas responsables de ce qui leur arrive et de ce qu’ils font. J’essaye simplement de montrer leurs antécédents et leurs motivations, mais il est clair que chacun d’eux (comme nous tous) est en partie libre de son sort. Pour Celia, [Ndr : élève du collège] par exemple, s’échapper du « coledj » est une nécessité et c’est pour cela qu’elle consent à avoir des relations avec le Guide [Ndr : directeur du collège]. Je tente d’expliquer les raisons d’un tel comportement, mais j’imagine que d’autres options pouvaient s’offrir à elle.

L’univers que vous dépeignez dans Quatre par quatre présente l’horreur sous toutes ses formes. Le livre explore la noirceur de l’âme humaine. Vous avez souligné que le mal était partout et en chacun de nous. Votre œuvre propose-t-elle une philosophie de vie opposée au manichéisme ?
Je crois que lorsqu’il est confronté à des situations extrêmes (et l’emprisonnement en fait sans doute partie), l’être humain se montre sous son pire et son meilleur jours. Nous avons ce germe du mal en nous, mais également son envers, celui du bien. J’écris sur des thématiques qui m’inquiètent parce qu’elles me permettent d’y trouver personnellement des réponses. Pour moi, le bien n’est pas un objet d’inquiétude, voilà pourquoi je ne m’engage pas (encore) sur ce terrain d’écriture. Le bien est un réconfort dans ma vie personnelle, ni plus, ni moins.

Vous avez pour habitude d’écrire en analysant cliniquement les thématiques qui vous inquiètent et vous obsèdent. Quelles sont-elles ?
L’enfermement et la privation des libertés ; l’adolescence et les difficultés liées au mûrissement ; les relations obsessionnelles (familiales ou sentimentales) ; la société de consommation ; le pouvoir et la soumission.

Parmi vos influences littéraires et cinématographiques, dans lesquelles avez-vous puisé votre inspiration pour Quatre par Quatre ?
Comme on le dit dans ces cas-là, cette recette comporte tant d’ingrédients qu’il me serait difficile de tous les repérer. Peu avant d’écrire ce roman, j’avais lu Le Grand Cahier d’Agota Kristof, exemple d’un impitoyable récit sur la cruauté, et les oeuvres les plus « claustrophobiques » de Thomas Bernhard, à savoir Perturbation et La Plâtrière.

Il est tentant de placer Quatre par quatre sous la bannière du réalisme. Presque en enquête sociale, le roman montre une galerie de personnages déterminés par les influences pernicieuses de leur société, des êtres mus et dominés par leurs instincts grégaires. Avez-vous fait des recherches pour savoir comment se comportaient les personnes vis-à-vis du totalitarisme et de la conscience des classes ?
Non ; je ne me documente presque pas et ne fais que très peu de recherches lorsque j’écris. Pour moi, les erreurs potentielles à l’égard du sujet n’entrent pas en ligne de compte puisque je ne recherche pas la véracité historique. En revanche, je cherche la vraisemblance dans mon roman et j’envisage l’étude de mes personnages au sein de leur environnement comme une recherche à part entière.

Quatre par quatre, c’est une entrée dans le catalogue d’Anagrama en 2013 et une place de finaliste au prix Herralde catégorie « roman ». Mais ce livre représente également une première publication française par les Éditions Payot et Rivages. Quel est votre sentiment ?
C’est une immense joie et un insigne honneur. Le fait de voir mon livre traduit dans d’autres langues (que je suis capable de lire) et de découvrir comment on peut le transposer en d’autres mots sans en dénaturer le style littéraire (du fait l’excellent travail de la traductrice Delphine Valentin) est un sentiment très gratifiant. Par ailleurs, la littérature française m’intéresse énormément, tant les auteurs classiques (de Flaubert à Camus) que les auteurs actuels (Carrère, Houellebecq, Michon, Vigan…)

Vous avez révélé que si vous n’étiez pas devenue écrivaine, vous auriez aimé être dessinatrice. Vers quel style vous seriez-vous tournée ?
Un style épuré et expressioniste ; du noir et blanc, avec certainement une touche caricaturale. Mais dessiner pour moi, c’est du domaine du rêve !

Quatre par quatre
de Sara Mesa
traduit de l’espagnol (Espagne) par Delphine Valentin,
Èd. Payot & Rivages,
avril 2015,
320 pages, 22 euros

En dédicace à La Comédie du Livre ( Montpellier Les 29,30 et 31 mai 2015 ) – Renseignements ici

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