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Le romantisme noir d’Olivier Steiner

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Par Laurence Biava – bscnews.fr/ Pour son premier roman, Bohême, Olivier Steiner avait déjà fait fort en réussissant à nous faire palpiter sur une histoire d’amour racontée et formulée principalement avec des textos et des mails sans qu’on décroche. Ce duo assez improbable contenait de (très) beaux moments d’écriture.

Et les échanges fructueux conviaient le lecteur à marcher sur le fil. Bohème réinventait l’amour de la poésie courtoise, le genre épistolaire, le romantisme passionné du XIXème siècle et l’autofiction pour raconter avec lucidité une histoire ultra contemporaine bouleversante. Ce premier livre fut une révélation et il est peu de dire que le second était attendu avec impatience. Ce livre est aux antipodes du premier en ce qu’il n’a rien à voir avec l’amour courtois, ce sexe sans archet. La vie privée, c’est plutôt l’amour dis-courtois, en ce qu’il tranche de manière assez catégorique avec le romantisme policé de Bohème. Ici, l’auteur expérimente une forme de romantisme noir sur plusieurs niveaux ; il y décline toute sa palette, du halo à la pénombre, jusqu’à sa ténèbre. Dans son dernier roman, Jean-Jacques Schuhl écrit : « je visais vaguement à une sorte d’esthétisme du Mal, sans doute lisais je trop Baudelaire ». C’est étonnant comme cette phrase peut s’appliquer au livre d’Olivier Steiner. Tant l’érotisme y apparaît trouble et hypnotique. De fait, il y a la mort d’un côté, où la vie rode encore, puis la vie et le sexe de l’autre : dans les deux cas, des affaires de corps, périssable, englué, englouti, périmé, de sensualité charnelle, de douleur consentie, d’assemblage des corps et des voix, qui, dans un effet de bascule et de balance d’une phrase à l’autre exalte à la fois la relation dominant-dominé dans un hymne à l’amour physique sans précédent, mais aussi la vie avec la mort, ou plutôt le passage de la vie à la mort et son retour. Ces évocations fascinent par leur prédisposition à une forme d’’évanouissement ou à l’engloutissement. En ce qu’il révèle de nous–mêmes, de notre ambivalence, de notre désir d’être, de demeurer, de désirer aussi, ce livre ne peut pas laisser indifférent.
C’est ainsi que dans une maison au bord de la mer, repose Emile, un vieil homme qui vient de mourir et Olivier, le narrateur. Depuis quelques années ce dernier s’occupait d’Emile et de la maison. En échange – c’était un deal entre eux – Olivier était logé, nourri. Il écrivait, aussi. Des mois qu’Emile malade, n’en pouvait plus : anéanti, il n’avait plus aucun désir. Il tergiversait, se méprenant sur la mobilité et l’immobilité, sur les vertus du silence et du langage. A présent son corps repose à l’étage de la maison. C’est Olivier qui le veille. Ce dernier attend un homme, rencontré sur un site spécialisé. Cet homme sera le maître et lui, l’esclave. Pour Emile, qu’est la vie privée de mots, de communication, d’ébauches, de corps ? Pour Olivier, qu’est une vie privée de sexe, de sens, d’ébauches, de mots, de corps et d’accords ? Tout le livre hésite entre ces deux alternatives, interrogeant l’intime, le silence. Est-ce la mort ? La vie ?. Et/ou les deux mêlés ?. « Je n’ai pas connu cet homme affable. L’Emile que je connais dit qu’il n’existe plus parce qu’il n’est plus quelqu’un mais quelque chose. Qu’est ce qui se passe dans la tête de quelqu’un dont le corps se paralyse ? Que se passe t-il quand c’est la tête elle-même qui se paralyse ? quand Emile est seul il se sent devenir lourd. Il se sent lourd comme une pierre qui coule dans la mer. »…
Dans cette façon de passer d’un corps à l’autre, d’une scène de sexe à l’évocation de la vie du narrateur avec Emile, on croit déceler un relent cathartique de la part de l’auteur ….d’où cet engrenage de réflexions intéressantes sur à peu près tout… Il est clair que les histoires parallèles s’emballent et s’incrustent comme les pièces d’un puzzle dès la 50ème page, là où il y a une vraie révélation. Dans la façon dont il a mené cet alliage de mots et de sensations variables, Olivier Steiner a du mérite. Tant de fondus enchaînés, de noirceur sublimée dans telle ou telle phrase : un diamant brut, une perle noire, comme vous voudrez.. Est-ce l’effet huis-clos ? On se sent dans une bulle, une dyade originelle. Comme dans un «clivage» où les enfants mettent leur souffrance à distance, le lecteur voit celui qui constate la mort et celui qui la regarde. Dans les scènes les plus hot, on mesure l’oubli dans le plaisir, comme disait Marguerite Duras (et on se souvient de sa « sexualité du désespoir », dont elle disait qu’elle était le propre de ceux qui n’ont pas été suffisamment aimés ?). Toujours est-il que l’exercice stylistique était risqué et qu’il était facile de déraper. Parler du corps d’Emile et passer sans faute de goût aux scènes « hard » sado-maso n’était pas forcément gagné. Dans ce texte, j’ai lu une expiation, une forme d’exorcisme. Une forme de délivrance aussi.. Finesse, sensibilité, humanité, violence, désir, amour, attachement, détachement, tout y est dans cette fragrance grise : entre noir et blanc, entre vie et mort, entre ombre et lumière.. C’est en cela que ce livre magistralement mené est fascinant et porte une grande valeur littéraire. Plus encore qu’un désir et une volonté de jouer cartes sur table, prolongé par l’imaginaire ou poursuivi par des hordes de fantômes, ce récit interpelle. Le style très alerte est servi par une langue tendue, sobre, efficace, souvent ondoyante, avec des phrases plutôt courtes, contrastant avec le noir suffocant du huis-clos et les échos dissonants de la mort qui plane autour de la folie du désir. La vie privée, par ses explorations intimes, ses accents épiphaniques, ses assemblages, ses transgressions, et ses dédales, a de la voix et de la tenue, et possède quelque chose qui ressemble au sacré. Une belle expérience de lecture.

La vie privéeAuteur : Olivier Steiner

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