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Rosa Liksom - Compartiment N°6 - Gallimard - Interview

Rosa Liksom : l’appel de la Sibérie

Par Nicolas Vidal – bscnews.fr / Rosa Liksom est un pseudonyme. Derrière se cache l’écrivain finlandaise Anni Tylävaara . On lit d’elle qu’elle a suivi des études d’anthropologie, qu’elle a touché aux arts plastiques et au cinéma. Elle écrit aussi comme elle vit et comme elle ressent les choses. Son regard pétille et sa plume nous remplit de joie. Compartiment N°6 est son nouveau roman dans lequel vous allez traverser la Sibérie jusqu’à Oulan-Bator assis en face d’un soviétique grossier, violent, poétique, tendre et alcoolique. Rosa Liksom nous en dit plus sur cet étrange voyage à l’occasion de sa venue en France pour la Comédie du livre de Montpellier.

propos recueillis par

Une première question m’intrigue. Pourquoi avoir choisi ce pseudonyme, Rosa Liksom ?
J’ai choisi un pseudonyme, car il m’a donné plus de liberté dans ce que je voulais être. Il m’a donné également de très nombreuses possibilités de jouer avec ma propre personnalité au début des années 1980 quand j’ai commencé à publier des livres et à faire de l’art.

Le choix de traverser la Sibérie dans votre roman est-il pour vous un récit de voyage ou un rêve que vous souhaiteriez réaliser ?
J’ai étudié l’anthropologie à l’université d’Helsinki. Pendant mes études, l’idée m’est venue de voyager en Sibérie dans le transsibérien. Je voulais voir les contrées de Sibérie que les scientifiques finlandais avaient parcourues à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle. Beaucoup de ces scientifiques très célèbres ont essayé de trouver le berceau de la langue finnoise. Car le Finnois est l’une des langues issues du finno-ougrienne.



Pourquoi avoir choisi le train pour raconter cette histoire ? Est-ce que le train était le meilleur endroit pour situer l’action avec l’atmosphère du huis clos ?
J’ai choisi cette façon de raconter cette histoire, parce que je voyageais moi-même par le train en Sibérie en 1986. Cette histoire est basée sur ma propre expérience de voyage en Sibérie et en Russie. Le compartiment est le lieu idéal lorsque deux personnalités que tout oppose doivent partager une promiscuité pendant un temps assez long. Cela me donne en tant qu’auteur une opportunité magnifique de réfléchir à ce qui peut se produire entre ces deux êtres humains au fil des jours. En fait, il me semblait passionnant de voir comment la situation pouvait évoluer dans ce seul compartiment.



Souhaitiez-vous que le dénouement de l’histoire se déroule à Oulan-Bator dès que vous avez commencé à écrire ce roman ?
Au début, j’ai posé sur le papier tous les endroits en Sibérie où je suis allée. Et je me suis concentrée essentiellement là-dessus. C’est très important pour moi d’écrire sur des choses que j’ai moi-même connues. En 1986, j’ai passé une semaine à Oulan-Bator et je m’en souviens parfaitement.

Vous n’utilisez que très peu le nom et le prénom de Vadim si ce n’est à des moments importants du roman. Est-ce exact ?
Dans cette histoire, la jeune fille n’a pas de nom. Elle est seulement une jeune fille et Vadim incarne simplement un homme. Ces deux personnages ne sont pas réels et je ne les ai pas rencontrés pendant mon voyage en 1986. De plus, je ne suis pas la jeune fille et Vadim n’est pas l’homme avec qui j’ai voyagé.



Le train est un personnage à part entière du roman.Ne serait-il pas finalement le personnage principal dans votre roman ?
Pour moi, il y a beaucoup de personnages importants dans cette histoire : l’homme, la jeune fille, le train, la Sibérie et l’Union Soviétique et la culture russe dans son ensemble.


Il est particulièrement étonnant dans votre roman de ne pas pouvoir dater l’époque dans laquelle se déroule votre histoire. On a l’impression que la Sibérie efface les repères temporels. Est-ce voulu ?
On pourrait situer cette histoire en 1986 parce que la jeune fille exprime à propos de Mitia sa peur qu’il soit obligé d’aller à la guerre en Afghanistan. Mais je pense également que cette histoire est intemporelle. Quoi qu’il en soit, je le sens comme cela.


Avez-vous pensé à ce roman comme un voyage dans le temps ?
Cette histoire est une description d’un moment historique où l’Union Soviétique est en train de s’effondrer, mais en même temps, il y a cette part intemporelle du récit. Certains endroits ont beaucoup changé, d’autres pas tellement. 



Pourquoi n’avez vous pas donné de nom à la jeune femme ? Était-ce pour lui donner un caractère presque irréel ?
Comme je l’ai dit, je ne souhaitais pas donner à cette fille des éléments de comparaison afin que le lecteur ne puisse y trouver aucune ressemblance avec quiconque. Je voulais au contraire garder cette fille mystérieuse.


Vadim incarne une Russie désuée qui campe sur une mythologie sociale et des caractéristiques politiques violentes et soviétiques. Est-ce le cas ?
L’homme est d’abord le portrait d’un meurtrier. Un assassin russe qui avait appris sa langue dans des camps de travail. Ce n’est pas un russe ou un soviet ordinaire, mais un ancien meurtrier (il dit avoir tué sa petite amie depuis longtemps). Vadim sait également beaucoup de choses sur la littérature et l’histoire russe, mais il exprime tout avec sa manière et son style bien à lui. Il est un conteur et un survivant de l’histoire.

Vadim est-il si détestable ? N’y a-t-il pas en lui une part d’humanité, de poésie et de sensibilité sous sa personnalité violente et imprévisible ?
Oui, Vadim parle beaucoup et il aime faire peur à la jeune fille qui n’est encore qu’une étudiante. L’homme veut lui apprendre ce que la vie a aussi de difficile et de violent en Russie. C’est sa manière à lui de prendre soin de la jeune fille même s’il se soûle à la Vodka et se montre grossier et sombre. C’est un homme russe en ce sens qu’il passe d’une humeur à l’autre brusquement. Il peut être bon et mauvais dans la même minute. Il est rempli d’émotions contradictoires. La jeune fille, quant à elle, aime réfléchir alors que Vadim préfère agir.

Malgré la promiscuité du wagon, la jeune femme ne s’éloigne jamais de Vadim jusqu’à la fin. Nous avons l’impression que Vadim est un guide dans le voyage de la jeune femme ?
L’homme utilise ces endroits pour devenir le guide pour la jeune fille bien qu’elle n’y soit pas très favorable. Mais elle ne peut s’enfuir et Vadim éprouve un instinct de protection envers elle. À la fin du roman, Vadim lui permet d’aller au bout de son voyage au coeur de la Mongolie où il l’amène. Car c’était là l’objectif tout entier de la jeune fille qui a parcouru la Sibérie comme une archéologue à la poursuite d’un but précis. 



Dans ce wagon, une opposition culturelle nait entre ces deux personnages. Est-ce que ce rapport à l’autre modifie profondément les deux personnages ?
Je souhaitais aussi que Vadim puisse incarner l’Union Soviétique comme un pays tout autant que la jeune fille puisse représenter la Finlande comme un autre pays au coeur de la guerre froide. C’est aussi la transcription d’un bout d’histoire entre ces deux nations voisines de 1400 km de frontières communes, de 1945 à 1986.


Est-ce que la jeune femme parvient-elle à vaincre ses peurs et à oublier cette étrange relation qu’elle a eue avec Mitchka ?
Peut-être, mais cela nous ne le savons pas à la fin du roman.


Est-ce finalement le but de son voyage n’est pas d’oublier Michka ?
Je ne le crois pas. Pendant cette traversée et ce voyage, la jeune fille a éprouvé beaucoup de sensations, d’émotions et a beaucoup pensé aussi. Son passé d’étudiant lui a permis surtout de mieux appréhender et de comprendre la vie dans la rue.



Pour finir, diriez-vous que votre roman est un roman d’espoir ?
Certainement !

Compartiment N°6 de Rosa Liksom
Collection Du Monde Entier
Traduit du finnois par Anne Colin du Terrail
213 pages – 19,50 €

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