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Montaigne exorcisé par le fantôme de La Boétie : une pièce jubilatoire !

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Par Florence Gopikian Yeremian – bscnews.fr / Il est étonnant de voir à quel point les contraires s’attirent. L’un des exemples les plus remarquables concerne l’amitié précieuse qui naquit au XVIe siècle entre Michel de Montaigne et Étienne de la Boétie.

L’un était royaliste et chrétien, l’autre prônait l’anarchie et ne rêvait que d’une société libertaire. Pour appuyer ses idées révolutionnaires, La Boétie écrivit son Discours de la servitude volontaire, communément appelé le Contr’un. Dans cet étonnant réquisitoire contre la tyrannie, l’érudit jeune homme de dix huit ans remit en cause la légitimité des gouvernements. De telles idées dérangeaient dans le Royaume de Navarre – elles continuent d’importuner les puissants de nos jours – voilà peut-être pourquoi La Boétie mourut fort jeune…
Fidèle à son ami humaniste, Montaigne voulut insérer le texte de ce Discours dans ses fameux Essais mais la prudence l’en empêcha et il se contenta de lui rendre un hommage posthume, notamment dans un chapitre dédié à l’amitié.
La pièce de Jean Claude Idée prend place en 1588. Montaigne, à l’aube de ses soixante ans, travaille au livre III de ses Essais tout en étant missionné pour clore les rivalités entre Navarre et le Duc de Guise. Dans son quotidien austère et aseptisé, débarque soudain une ravissante tornade: Marie de Gournay. Admiratrice passionnée du philosophe, elle n’hésite pas à prendre le patriarche à l’abordage : sans aucune pudeur ni vergogne, elle lui offre sa plume et sa virginité. Face à ce Bas-bleu impertinent, Montaigne rechigne un peu mais il se laisse finalement séduire par l’enthousiasme et la beauté voluptueuse de cette précieuse. Avec sa superbe assurance, Marie l’accuse pourtant d’avoir trahi La Boétie en étouffant ses idées. Elle engendre alors, sans le savoir, un spectre du défunt qui va chaque jour venir hanter Montaigne de ses principes moralistes : « Par delà les partis et les conflits religieux, un homme se doit de rester fidèle à ses idées ». Débute ainsi un dialogue succulent entre le fantôme de La Boétie et la conscience du vieux Montaigne.
En faisant le choix de cette période précise de la vie du philosophe, le metteur en scène Jean-Claude Idée bouscule un peu l’image lisse et irréprochable que véhiculent les adulateurs du grand penseur. Avec finesse et intelligence, il nous offre le portrait d’un opportuniste inquiet, instrumentalisé par les gens de pouvoir. Sous son air soucieux et son front sillonné de rides, le comédien Emmanuel Dechartre personnifie avec une justesse délicieuse cet être résigné qui, face à l’épicurienne jeunesse de Marie, va peu à peu remettre en question ses propres pensées. Pétri d’émotions et de remords, le sage théoricien ne cesse de s’interroger : ses convictions sont-elles vraiment en harmonie avec ses écrits? Croit-il réellement aux causes qu’il défend ou ne le fait-il que par lâcheté?
Pour chasser cette hypocrisie et cette foi de caméléon, l’acteur Adrien Melin incarne un spectre de La Boétie des plus intransigeants. Avec aisance et certitude, il impose sur scène le caractère exalté et utopiste de la Boétie venu exorciser Montaigne. De son côté, l’actrice Katia Miran est, à n’en pas douter, l’interprète idéale pour représenter Marie de Gournay : sa moue gracieuse et sa fraîcheur lumineuse apportent un dernier printemps au vieux philosophe et rehaussent la mise en scène d’une séduisante touche féminine, voire féministe ! A ce propos, on apprécie particulièrement le discours avant-gardiste de cette philosophe en jupons sur l’égalité des sexes.
Que dire de plus ? La pièce est brillante, son Verbe jubilatoire et ses interprètes au service d’une érudition savoureuse! Une œuvre à voir et à méditer en vous replongeant dès que possible dans les Essais. Commencez d’ailleurs par relire le chapitre 28 du livre I, vous comprendrez ainsi le titre du spectacle: Parce que c’était lui, parce que c’était moi…

Parce que c’était lui – Montaigne & La Boétie
Conçu et réalisé par Jean-Claude Idée
Avec : Emmanuel Dechartre (Montaigne), Adrien Melin (La Boétie), Katia Miran (Marie de Gournay)

Théâtre du Petit Montparnasse
31, rue de la Gaîté – Paris 14e
M° Gaité ou Edgar Quinet

À partir du 21 janvier 2014
Du mardi au samedi 21h
Matinée le dimanche 15h
Réservation: 0143227774

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