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Les éditions Bruno Doucey publient des frères de poésie

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Par Maia Brami – bscnews.fr / Paraît ces jours-ci aux éditions Bruno Doucey Bagdad Jérusalem, à la lisière de l’incendie (collection « Tissages »), un recueil de poésie trilingue en forme de dialogue entre deux poètes, l’un juif, Ronny Sommeck, l’autre arabe, Salah Al HamdanBagdad Jérusalemi. À l’origine, le hasard d’une rencontre — le festival des Voix Vives de Méditerranée, à Sète en 2010, où le poète arabe accompagne Bruno Doucey pour son livre Le balayeur du désert. Mais dans cette histoire, trop de coïncidences pour parler de hasard ! D’ailleurs, dans ces cas-là, n’a-t-on pas coutume de dire : « c’était écrit » ? Le livre que vous tiendrez, je l’espère, bientôt entre les mains en est la confirmation.

À Sète, Ronny Sommeck et Salah Al Hamdani se découvrent frères, tous deux nés à Bagdad dans des quartiers voisins et tous deux la même année, en 1951, avant de se voir arraché à leur terre, à leur langue. L’exil mènera l’un en Israël et l’autre en France.
Salah Al Hamdani, fils d’ouvriers, forcé de travailler dès l’âge de 7 ans, n’apprend ni à lire ni à écrire. Engagé volontairement dans l’armée à 17 ans, il refuse de prendre part au massacre d’enfants kurdes avec lesquels il a grandi, les libère, et se retrouve en prison, où il est torturé. Un soir, d’une cellule voisine, résonne l’écho d’un poème et sa vie prend soudain un nouveau sens. Il embrasse les mots. C’est la lecture de l’œuvre de Camus qui le « sauve », confie-t-il dans un entretien paru dans le numéro de juin de Licra, et le décide à venir en France en 1975. Selon lui, le livre doit être « une étape pour ramener la lumière vers l’autre » ; il a d’ailleurs intitulé son blog « Ce qu’il reste de lumière ».
La famille de Ronny Someck, elle, fuit Bagdad alors que ce dernier n’a qu’un an et demi. Aujourd’hui, poète reconnu, traduit en 39 langues, il vit à Tel-Aviv, anime des ateliers de création littéraire et aime investir la ville en poésie. Dans le même entretien, il dit « essayer de bâtir en Israël un pont entre l’Orient et l’Occident, alors que Salah chante des poèmes d’amour à Bagdad, dans les cafés parisiens où Camus et Sartre buvaient leur café crème. »

Ce « pont jeté au-dessus des abîmes » comme l’écrit le poète arable dans son dernier poème, ce lien entre les êtres et les cultures, est justement l’objet même de la collection « Tissages », qui s’enrichit ainsi d’un sixième titre exceptionnel, destiné peut-être à en devenir l’une des pierres angulaires et qui porte à lui seul le combat de Bruno Doucey, ex directeur des Editions Seghers. En 2010, au moment du lancement de sa maison éponyme, lors d’un entretien paru dans le BSC News, il me confiait : « Je pense qu’aujourd’hui, la poésie doit renouer avec le monde. Je pense qu’il n’est plus temps de s’en abstraire et que les artistes doivent reprendre leur place à tous les niveaux du débat social, politique, idéologique. Pour moi, toutes les grandes poésies du monde, d’hier et d’aujourd’hui, d’ici ou d’ailleurs, sont marquées par ce double sceau du lyrisme et de l’engagement : une subjectivité, qui ne renonce pas à prendre son envol, qui ne vend pas ses ailes à la raison d’état et à la résignation. »

Au bout de longs mois d’échanges sur Internet, l’éditeur reçoit des textes en arabe et en hébreu, avec le défi de les mettre en écho pour en faire un tout, un livre : « La poésie de Salah Al Hamdani est un grand champ, lyrique et militant, ample, puissant. », explique-t-il à Marina Lemaire dans l’entretien paru dans Licra. « Les textes de Ronny sont à la limite de la prose. Il s’agit souvent de petites histoires caustiques. Du coup, au début, j’ai imaginé deux livres en un : hébreu/français et arabe/français. Et puis je me suis dit que cela revenait à mettre de nouveau un mur entre les deux. Encore une séparation ? Certains textes entrent en résonance, d’autres pas. Mais les thèmes se rejoignent : l’exil, Bagdad, l’amour, la mère, la guerre, le terrorisme. » Bruno Doucey a donc choisi l’alternance pour tisser ses deux voix : Ronny Someck ouvre le livre avec un poème à l’intention de son « frère en poésie », En marge du renouvellement d’un passeport irakien, quant à Salah Al Hamdani, il le referme de la même façon avec À la lisière de l’incendie.

« Entre les lèvres du tailleur qui coudra
mon costume du retour
l’épingle tremblera.
Quand il ouvrira la bouche
elle le piquera.
J’inventerai une nostalgie,
piégée par le ruban
la mémoire
de Bagdad l’infidèle
entourera son cou
comme la corde d’un pendu. »

écrit Ronny Someck. Et Salah Al Hamdani de répondre :

« (…)
N’oublie jamais ton pays, l’Irak
Viens, rejoins-moi
pour abattre les murs
et chérissons les cendres
de nos morts

Il n’y a pas de justice par le fouet
et le temps nous rétrécit
quand croît l’absurdité
de la vie

Des oiseaux de papier
s’abattent
comme la mousson
Regarde
je lance une épine
dans la gueule du néant

Déchirons ensemble les langues
qui mentent sur la paix
Incitons-les à la révolte »
« Epingle » pour l’un, « épine » pour l’autre, dans nos « gueules » et sur nos « langues », les mots « piquent » vivaces traumatismes de leur passé ; « absurdité » toujours d’actualité et pas seulement en Irak, qui laisse les peuples exsangues tels des pendus.
Ouvrez ce livre, ouvrez la bouche et lisez ces poèmes, si un goût de sang vous vient, ne craignez rien, c’est que votre conscience se réveille.

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