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Jacques Anquetil : le catalyseur du cyclisme moderne

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Par Pascal Baronneid – bscnews.fr / Chaînon manquant entre les géants de la route et les mercenaires désincarnés, Jacques Anquetil fut le catalyseur du cyclisme moderne, l’aidant à passer de l’atelier du forgeron de Sainte-Marie-de-Campan au paradis fiscal de Monaco.

Aussi vrai qu’il existe en peinture un bleu Klein, l’art du vélo possède un jaune Anquetil, inimitable lui aussi. Rien ne prédisposait Jacques Anquetil à la gloire. Tourneur de formation, d’origine modeste, cycliste encore sans grade, il prend à 19 ans le départ des 140 km contre la montre du Grand Prix des Nations et pulvérise la concurrence. Une étoile est née, qui n’aura de cesse de s’arrimer solidement au firmament. Pourtant il ne paie pas de mine. Il est pâle, presque diaphane mais son côté pur-sang, sa superbe et la distance qu’il établit tout naturellement avec chacun en imposent. Toujours, son intimité demeurera aussi difficile à ouvrir qu’un coffre de Fort Knox.
C’est aussi ce qui lui vaut de solides inimitiés et inclinera la France sportive à prendre parti pour Raymond Poulidor, un coureur « normal » qui ne sera jamais président. Ce quintuple vainqueur de la Grande Boucle communique peu. Avec le public, avec ses compagnons de bitume qui demeurent pour la plupart des inconnus. Il ne noue que les liens nécessaires et suffisants. A ses débuts il fera le voyage en Italie, pour rencontrer Fausto Coppi. Le Campionissimo est alors au faîte de la gloire. On le vénère, on lui demande audience, on se rend à Novi Ligure comme on allait à Saint-Cirq-Lapopie dans l’espoir d’approcher André Breton.
Mais Anquetil ne va pas faire allégeance. Il veut croiser le regard de celui qu’il affrontera bientôt dans les cols des Alpes et des Pyrénées. Même s’il le reçoit avec une gentillesse qui frappe son jeune visiteur, que l’Italien sache à qui il va avoir affaire. Coppi et sa compagne interdite, la fameuse Dame Blanche, défrayent la chronique mondaine et défient la très pudibonde société italienne. C’est cela aussi qui aimante Anquetil : la pipeulisation avant la lettre, le défi pour la seule beauté du geste. C’est cela qu’il est venu renifler. C’est cela qu’il reproduira avec Jacqueline, la femme chipée à son meilleur ami, la compagne omniprésente, arborée comme un bijou précieux.
Avant tout, le champion vit pour son sport. Peut-être faudrait-il dire son métier. Paul Fournel, auteur de ce récit admirable, doute que le champion ait vraiment aimé le vélo, qu’il n’épargne pas dans se déclarations. La langue de bois n’est pas son fort. Si je me dope ? Oui ! Ai-je acheté des alliances pour gagner des courses ? Sans aucun doute. Existe-t-il des victoires inutiles ? Bien sûr : celles qui ne rapportent rien.
A l’opposé du cynisme, l’orgueil, le goût du panache. Tel ce formidable doublé de 1965 lorsque, à peine descendu du podium qui consacrait sa victoire au Critérium du Dauphiné libéré, il saute dans l’avion le menant en pleine nuit au départ de Bordeaux-Paris, course de 577 km qu’il remportera dans la douleur. Un exploit inégalé… Pas mal pour quelqu’un que l‘on estime calculateur et radin dans l’effort. Mais le public et la presse en veulent toujours plus. L’année où il a porté le maillot jaune de bout en bout dans le Tour de France, Antoine Blondin, qui l’avait pourtant à la bonne, l’a qualifié de « gérant de la route ».
Retiré des pelotons, loin des odeurs d’embrocation, Anquetil deviendra gentleman-farmer et même châtelain, avec l’acquisition du château des Elfes, ancienne propriété de la famille Maupassant. Le champagne qui a toujours salué ses succès continuera de lui faire cortège.
Paul Fournel est un sujet enflammé du roi Jacques. Il raconte une fascination héritée de son père. « J’avais dix ans/…/ J’avais trouvé en même temps mon modèle et mon contraire ».Il sait brider un enthousiasme dont on sent bouillonner la lave, ce qui le rend plus proche de la vélomachie d’un Jean-Louis Ezine que du lyrisme échevelé d’un Christian Laborde. Comme disait Blondin, Fournel vainqueur d’épate.

« Anquetil tout seul », Paul Fournel, Seuil, 16 euros

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