fbpx

Toutes les idées reçues sur l’art

par

Par Elodie Trouvé – bscnews.fr / Saluons les artistes avec Isabelle de Maison Rouge, essayiste, commissaire d’exposition et professeur d’art combattant les idées reçues sur l’art dans son dernier ouvrage «Salut l’artiste».

 

Isabelle, vous êtes historienne de l’art, critique d’art, vous enseignez à l’Université américaine à Paris et écrivez des essais. Parlez-nous de ce livre, « Salut L’artiste, » que vous venez de publier.
Je participe en tant qu’auteur à une collection de livres sur les idées reçues. J’en ai écrit un premier sur l’art contemporain, un sur Picasso, et celui-ci concerne les idées reçues sur les artistes au sens large. Cela m’intéressait énormément, car chaque titre de chapitre est une idée reçue. Cela reprend tout ce que l’on entend, a entendu dire, voir pensé soi-même, sur les artistes, l’Artiste. Le but de cet ouvrage est d’essayer de combattre les principales idées reçues sur les artistes qu’ils soient auteurs, écrivains de théâtre, de cinéma, mais surtout plasticiens, un milieu que je connais bien. Je suis allée à la rencontre d’un grand nombre d’entre eux, ait recueilli leurs propres sentiments, leur ait donné la parole qui s’incarne ici à travers des citations. Le texte est donc très vivant, agrémenté de tous ces tons et sons de cloche différents. Et pour que cet ouvrage soit tout public, je suis sortie du monde confiné de l’art et des galeries pour réaliser des micros-trottoirs et avoir l’avis du quidam. Je revendique totalement ma volonté de vulgarisation à travers ces écrits même si c’est parfois mal vu dans le monde de l’art.

Quelles sont les principales idées reçues collant à la peau des artistes ?
Il faut souffrir pour créer ! L’artiste est maudit. Il ne doit pas gagner d’argent… idées très ancrées dans l’esprit du public, mais également étonnamment dans celui des galeristes et des conservateurs de musée.  L’artiste ne fait rien de ses journées, il fait la fête. Il est une sorte de parasite.

Ce livre recoupe-t-il le précédent sur l’art contemporain ? Car les idées reçues sur les artistes s’accompagnent de celles sur l’art en général.
Oui. C’est vrai que j’essaie également au travers de ces ouvrages de répondre à des questions comme « pourquoi l’art contemporain est-il si à la mode ? », « qu’est-ce que le marché de l’art ? », « qu’est-ce qui fait la côte d’un artiste ? ». Je reviens dans cet ouvrage-ci sur ces questions là. Pourquoi certains artistes sont-ils des stars absolues et gagnent énormément d’argent et pourquoi à côté, tant ont du mal à gagner leur vie et restent dans l’ombre.

Vous arrivez à répondre à cela ?
Ce n’est pas si évident, mais j’explique que c’est la loi du marché, de l’offre et de la demande, de la communication aussi. Il suffit qu’un gros collectionneur s’intéresse à un artiste pour que sa côte flambe.

Vous êtes-vous rendu dans les coulisses du marché de l’art contemporain pour démonter les idées reçues sur celui-ci ? Par exemple, quid de cette idée reçue circulant selon laquelle certains marchands d’art et galeristes gonfleraient artificiellement les côtes de certains artistes en faisant acheter les œuvres par des proches ? Voir par des proches des artistes eux-mêmes ?  Il y a eu des bruissements de ce genre concernant l’artiste Damien Hirst notamment.
Ce n’est pas le propos de ce livre, même si j’y évoque les relations entre l’artiste et le galeriste, et l’artiste et ses collectionneurs.

En cette période de crise économique et générale, en quoi l’art et les artistes sont-ils si importants ?
Parce qu’il s’agit d’une valeur affective refuge. Les gens s’y intéressent, car l’art est une bouffée d’oxygène, apporte un éclairage sur notre société, un autre regard. Et puis il y a aussi la dimension spéculative indéniable. Depuis quelques années, est arrivée sur le marché une nouvelle race de collectionneurs. Des gens qui achètent beaucoup, à des prix divers, et qui ensuite vont montrer leur collection au public, ouvrir des fondations par exemple. Ils font parler d’eux à travers leurs collections, c’est quelque chose de très nouveau, qui nous vient des États unis, ou même de la Belgique, des pays où il y a une vraie culture de collection.  L’art permet de communiquer, de donner une bonne image de soi.

Comment se portent les artistes aujourd’hui, avec cette crise économique que nous traversons ?
Ce n’est pas facile. Pas plus pour eux que pour les autres. Mais cela les amène à réfléchir  sur ce que nous vivons tous. Beaucoup d’artistes contemporains réfléchissent en ce moment à d’autres modèles économiques que le modèle classique consistant à être totalement dépendant d’un galeriste, ou de quelques galeristes. Ils trouvent d’autres formules. C’est aussi pour cela que j’organise également des séminaires en entreprise, pour initier les salariés à l’histoire de l’art et à l’art contemporain. Pour l’entrepreneur qui fait appel à moi, l’artiste est tout à fait pertinent, car il amène les autres à penser différemment et notamment comment se positionner face à la crise, inventer d’autres modes de pensée et un autre rapport à l’argent.

N’y a-t-il pas une précarisation des artistes depuis quelque temps ? Les entreprises ont-elles encore de l’argent à consacrer à des formations à l’art, « inutile » par excellence, n’ayant pas de valeur marchande en tout cas ?
C’est certain. En France, il y a même une paupérisation des artistes.  Et il est vrai que ces propositions managériales autour de l’art, ces propositions d’initiation, d’invention, sont difficiles à développer actuellement. La plupart de mes clients sont des entreprises qui ont une collection, ou une fondation, et donc déjà une certaine sensibilité à l’art.  

En marge de vos articles, de vos conférences et de vos séminaires, quel est le plaisir particulier lié à l’écriture d’un livre ?
Financièrement, aucun ! Mais mon moteur n’est ni la gloire, ni l’argent, mais de soutenir les artistes, de parler d’eux. Aussi bien dans mes conférences, mes travaux avec mes étudiants, mes articles ou mes livres. Ce qui m’intéresse aussi beaucoup, c’est la vulgarisation, rendre l’art accessible au plus grand nombre. Je suis contre le langage jargonnant, pédant et milite pour un langage clair, précis, vivant, facile à lire.  Pour moi, le critique a un rôle très important à jouer. L’artiste crée l’œuvre, le galeriste ou le conservateur la rend visible. En même temps, il faut quelqu’un pour la rendre lisible, ce qui est le rôle du critique.

Une des idées reçues que l’on vous a certainement répétée c’est qu’une œuvre, « on l’aime ou on ne l’aime pas ».
Absolument. Hors moi je commence toujours mon approche avec mes étudiants en leur disant que mon but est qu’ils sortent de mon cours sans ne plus jamais entrer dans une galerie en se disant, « ça j’aime, ou ça je n’aime pas ».  Quel est l’intérêt ? En revanche ce qui est important c’est de se demander ce qui nous intéresse, pourquoi, qu’est-ce qu’il y a à dire sur cette œuvre ? Il y a plusieurs niveaux de lecture dans une œuvre, et c’est ce qui en fait sa richesse. Une œuvre qui n’a qu’une seule entrée, la beauté ou la provocation ou le décalage, est vite lassante.

Cela passe aussi par une éducation du regardeur, qui doit avoir plusieurs niveaux de lecture. Le premier peut être instinctif, « ça me plaît ou pas », puis peut venir une envie de s’intéresser à l’artiste, au contexte.
Oui. C’est le développement d’un savoir, d’une connaissance. Il faut effectivement s’intéresser au contexte dans lequel a été produit l’œuvre, pour lui donner vraiment son sens.  Par exemple, en 2011, faire du monochrome, est-ce que c’est vraiment pertinent ?

Pourquoi défendez-vous corps et âme l’art et les artistes ? Quelle est votre motivation première, personnelle, intime ?
Pour moi, une vie sans art est impossible. J’ai toujours baigné dans un univers artistique, mais très classique. Et quand j’ai démarré mes études d’histoire de l’art, je ne savais pas si je persévérerais. Et puis, j’ai été mordue immédiatement. J’ai été élevée dans une famille très classique, où c’était assez bien vu qu’une fille fasse histoire de l’art, il serait toujours temps pour elle ensuite de se marier, d’avoir des enfants, et ce petit vernis culturel serait parfait ! Et au final, je suis tombée dedans, et surtout je suis devenue passionnée d’art contemporain, avec l’envie de permettre au plus grand nombre de le comprendre, l’apprécier en tant que témoignage de notre époque.  J’espère que ce livre y contribue.

« Salut l’artiste », d’Isabelle de Maison Rouge, Éditions du Cavalier Bleu.
www.lecavalierbleu.com

Laissez votre commentaire

Il vous reste

0 article à lire

M'abonner à