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Louisville : un album noir qui ne joue pas la comédie

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Par Antoine Fantin – bscnews.fr / Les rues de Louisville ne sont pas du genre lisses et soignées. Il traine par ici des types douteux et doutant, des histoires de cul bariolées, un gamin qui parle bizarre, des midinettes hardcores et des mimes blafards.

1 / LOUISVILLE / EXT. NUIT
C’est une ville en noir et gris aux façades taguées d’espoirs. Un faubourg du star-système, une banlieue un peu polar et pas mal bancale aux airs grimacés qui cachent dans les yeux de ses passants ses mélodies râpeuses et ses mots ciselés. Décors d’hôtels pourris aux fenêtres turgescentes, de façades qui tanguent et de bars fumeurs dans lesquels des silhouettes poreuses et déglinguées rallument leur silence sur des jeux de prémonition qui démangent. Là-bas, de la musique fuit d’un vieux cinéma de quartier sur la toile duquel un film éclabousse de chagrins, de pourritures et d’amours véritables les yeux d’un spectateur mélomane. Un peu plus loin, au fond d’une ruelle, se pose sur la gorge d’un passant la lame rouge d’une histoire d’amour à vif. Bienvenue à Louisville, cité pluvieuse revenue de tout et s’étonnant de rien.

Louisville est loin. Loin tout au moins de la chanson française qui préfère bouffer des pizzas devant la télé. Pour venir jusqu’ici, faut sortir de chez soi. Faut prendre un bus et aller jusqu’au bout, jusqu’au terminus du regard d’un écrivain sincère et intègre qu’il est urgent de visiter. Pas forcément pour aimer. On est pas aux Victoires de la Musique, personne n’est là pour vous dire qui écouter. Mais pour ne plus ignorer ce poète, ce musicien, cet homme de scène qui récolte aujourd’hui les fruits de plus de vingt ans de travail sans concession pour nous servir Cinémas, un album noir et grisant qui ne joue pas la comédie.


2 / GROS PLAN / TERRASSE D’UN CAFE / EXT. NUIT

Des yeux bleus. Une grosse bague bleue de même. Des mains pour finir ses phrases. Une voix cabossée de tous les reflets qu’elle a chanté. Un visage qu’on dirait en pluie contre lequel vient s’illuminer un rayon de soleil : Yvanna, sa compagne, assise en face de lui. Elle parle de ténacité. Il parle de chansons. Ils parlent de la passion. Dans sa main, une cigarette. La fumée se faufile dans la foule des souvenirs qui remontent, s’accumulent, se bousculent.

Tout commence dans ses Vosges natales, magnifiques d’ennui. Il a dix-sept ans. Premiers groupes, premiers concerts. Punk, jazz, rock. Puis en 1990 c’est le groupe Do it dans lequel il chante pendant dix ans, en anglais. « C’était plus cohérent avec le style. » Mais c’était moins lui. « Puis j’ai voulu passer à autre chose. A commencer par la langue. Lorsque j’écrivais en anglais, il y avait toujours une certaine prudence puisque ça n’est pas ma langue maternelle. Alors en passant à l’écriture des textes en français, j’étais à la fois plus libre de créer ma propre imagerie et à la fois plus susceptible d’être influencé. Mais à force d’imprudence, on finit par se trouver. Un jour ça vient et le public avec. Le plus difficile c’est d’être simple, j’ai toujours aimé l’écriture courte et incisive des artistes anglo-saxons qui, en quelques mots, te plantent le décor. »
En 1999 sort Hôtel pourri, premier album qui affiche d’emblée un style : un son rock métissé de multiples influences, des textes percutants et, bien sûr, la voix grave et cassée. Moitié velours, moitié cailloux. En 2003 sort son deuxième opus Une goutte suivit quatre ans plus tard de A choisir qui impose l’univers de ces chansons prenant place dans les playlists de France Inter et de Fip, entre autres. Il fait également des premières parties, en l’occurrence de Thiéfaine et Arno, ses voisins de cœur. Louis Ville passe du stade d’inconnu à reconnu mais sans vraiment passer par celui de connu. Il est de la famille des artistes qui usent de leur âme comme un artisan le fait de sa matière. A toujours la remettre sur la planche, sur les planches des scènes qu’elles soient petites ou moyennes pour des concerts en solo, en duo ou en trio.

Voilà pour le parcours, voilà pour les ellipses. Il écrase sa cigarette, éteint ses derniers souvenirs dans un sourire vers Yvanna. Un sourire complice. Car la suite de l’histoire est plus dure. Ca se sent. Louis Ville a la pudeur de ceux qui, un jour, ce sont retrouvé à poil. Il a la douceur de ceux qui ont morflé. La patience de ceux qui ont tout recommencé à zéro. L’espérance en la vie de ceux qui sont morts, la croyance en un baiser de ceux que l’amour a trahi.

3 / FASH BACK / UNE RUE / EXT. JOUR
Il y a deux ans, une séparation et tout bascule. « Un jour tu as tout, le lendemain t’es plus rien ». Enfin presque rien. Il lui reste la rue, une guitare et un sac à dos. Dans le sac à dos une enfance « douce et paisible », trois albums, des centaines de concerts et ce bien précieux de plus en plus envahissant : la liberté d’être. Mais ce qui est le plus lourd dans le sac à dos c’est surtout ce qui n’est pas dedans : la notoriété. Car pour percer dans la musique, c’est plus facile quand on est connu avant. Ou alors, il faut faire du prêt-à-porter. C’est pas son truc. Puis c’est pas le but. « Je n’ai absolument pas le projet de plaire à tout le monde, mais plutôt de trouver mon public et de lui donner le meilleur de ce que je suis et de ce que je sais faire, des chansons qui parlent de ce que je vois, des chansons qui sont le reflet de la vie. » Ce qu’il n’y a pas non plus dans le sac à dos, ce sont ses deux enfants et l’espoir de s’en sortir. Les plus belles histoires commencent toujours par la fin. On dit que c’est quand il n’y a plus rien qu’on voit le plus clair. On dit que le soleil cache les étoiles. Peut-être… Car l’étoile, la bonne étoile, apparaît à ce moment-là : Yvanna. Pas groupie, pas même fan, mais femme amoureuse qui lui fait une promesse : « D’ici deux ans tu auras un nouvel album, un clip et un livre ».

Yvanna est belle. Autant qu’elle est amoureuse. Autant qu’elle se contient. Faut dire que tous les deux, ils reviennent de loin. De ce bout du monde qui est là, en bas de chez nous : la rue. La vie d’artiste, c’est moins de faire des procès pour atteinte à la vie privée que de recompter ses amis, ses centimes et les heurs qui passent à côté de vous. La vie d’artiste c’est des yeux trop clairs. C’est joli mais ça brûle. Pendant deux ans, ils vont se battre. Seuls mais pas tout seul, car ils parviennent à réunir autour d’eux des passionnés qui feront en sorte que la promesse soit tenue.

4 / INSERT / LE DISQUE, LES CLIPS, LE LIVRE / EXT. NUIT
Cinémas est là, posé sur la table. Un quatrième album qui est à classer directement sur la petite étagère des météorites. A la fois puissant et intime, il irradie, il passe par la peau, glace le sang, réchauffe le cœur. Noir, il illumine. Un album sans concession aux saveurs complexes nouant un univers sombre avec des mots d’amour, des gouffres d’espoirs et des regards en surface des jours. Douze titres qui pour être treize à table ont convié une reprise de ce vieux poètes de 20 ans qu’est Léo Ferré… sublime. Un album pour lequel Louis Ville a travaillé les arrangements de façon à recréer des ambiances de films. Comme le titre Marcello dont le clip vient de sortir et qui rappelle l’atmosphère de « Affreux, sale et méchant ».

Un disque, trois clips mais aussi un recueil de textes, De beaux riens, qui vient de paraître aux Editions Strapontinss avec des illustration de Richard Schafer dont nous sommes heureux de vous faire découvrir un extrait en guise de générique… de début.

5 / GENERIQUE DE DEBUT / EXT. JOUR

DE BEAUX RIENS

À peine aurons-nous vu les aubes vieillissantes
que nos os tout repus de veillées incessantes
nous casseront les pieds nous briseront les mains.
À peine aurons-nous fait le tour des anodins
que la lame des ans moissonnera nos chagrins
Et ça battra du blé et ça battra du sang
et de battre sans cesse nos cœurs auront la peine
de cette peine qui naît, qui meurt et qui renaît.
Peut-être vivrons-nous de belles nuits de beaux riens
aussi longtemps que ces crachins en vain
nous cracheront leur fiel nous briserons les reins
saurons-nous être forts, impatients ou serins,
nous serons des héros, tu sais, j’en suis certain.
À peine aura-t-elle pris tous ses clics et ses clacs
que ce cœur à la peine se nourrira de vrac
Et de paillasse en paillasse, l’aigreur trouvera sa place
à envahir le monde de ses relents abscons.
Tout est bon rien n’est bien, il n’en saura plus rien,
il pense qu’il le sait mais l’a-t-il un jour su
Ce qui la faisait vivre, sourire devant l’orage
Egrainer les passions, éviter les naufrages.
Toutes voiles dehors, sa poitrine engrangeait
des torrents, tourbillons, toutes les révolutions.
Elle se battait pour tout, il se battait pour rien
Et il ne se bat plus, ELLE, elle se bat encore
Oui sa belle héroïne, elle, a des certitudes.
Et toi qu’écriras-tu mon âme sans son âme
auras-tu la virgule ou le pavé mouillé
si un jour par mégarde elle se prend de partir
sans te signer le drame dont tu avais rêvé.

Nouvel album : Cinémas, 13 titres, productions Badabing
De beaux riens, recueil de textes de Louis Ville illustrés par Richard Schafer éditions Strapontinss
Infos, vidéos et dates de concerts sur : www.myspace.com/louisvillesinger

Photos Louis Ville © Chris Shu

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