Iran pourrait cibler les usines d’eau du Golfe : des millions de civils menacés de soif
Quand l’Iran vise les robinets du Golfe
Il y a des seuils que même les guerres modernes répugnaient à franchir. Le 22 mars 2026, au vingt-troisième jour d’un conflit lancé le 28 février par des frappes israélo-américaines sur l’Iran, Téhéran en a officiellement enjambé un nouveau. L’armée iranienne a annoncé par la voix du commandement opérationnel Khatam al-Anbiya que si Donald Trump détruisait les centrales électriques iraniennes, «toutes les infrastructures énergétiques, de technologie de l’information et de dessalement d’eau appartenant aux États-Unis et au régime de la région seront visées». Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement iranien, a enfoncé le clou sur X : ces infrastructures pourraient être «détruites de manière irréversible». Deux déclarations officielles, deux sources distinctes, le même message. Ce n’est plus une posture rhétorique. C’est une doctrine de guerre annoncée publiquement.
Pour saisir ce que cela signifie concrètement, il faut comprendre ce que représentent ces usines dans une région qui ne dispose que de 2 % des réserves mondiales d’eau douce renouvelables. Les pays du Golfe ont bâti leur prospérité — leurs métropoles surgies du désert, leurs populations expatriées, leurs économies de services — sur un pari technologique : transformer l’eau de mer en eau potable à une échelle industrielle. La dépendance qui en résulte dépasse tout ce qu’on observe ailleurs sur la planète. Au Koweït, 90 % de l’eau potable provient du dessalement. À Oman, 86 %. En Arabie saoudite, 70 % de l’eau urbaine et domestique. Au Qatar, 99 % de l’eau potable sort de trois stations. Aux Émirats arabes unis, entre 40 et 45 % de toute l’eau consommée est produite par ces installations. Au total, la région concentre plus de 40 % de la capacité mondiale de dessalement d’eau de mer.
L’Iran n’a pas attendu pour donner corps à ses menaces. Le 8 mars, un drone iranien a endommagé une station de dessalement à Bahreïn — une première historique dans la région, en violation des protocoles additionnels aux conventions de Genève protégeant explicitement les «objets indispensables à la survie de la population civile». Ni l’Iran ni Israël n’ont ratifié ces protocoles, ce qui n’est pas un détail. La veille, Téhéran avait accusé Washington d’avoir frappé une usine similaire sur l’île iranienne de Qeshm, perturbant l’approvisionnement d’une trentaine de villages. La logique d’escalade symétrique est enclenchée depuis trois semaines.
Ce qui rend le scénario particulièrement redoutable, c’est la vulnérabilité structurelle du dispositif. Les quelque 400 usines échelonnées sur le littoral du Golfe fonctionnent en silo complet : aucune infrastructure de secours commune entre pays, aucune capacité de compensation si l’une tombe. Construites en surface, sans défense aérienne propre, elles constituent des cibles relativement aisées pour des drones de saturation. Des batteries de missiles ont bien été déployées en urgence autour des installations les plus critiques, mais la guerre d’usure iranienne — plus de 1 000 drones et missiles tirés depuis le 28 février — ronge méthodiquement les stocks d’intercepteurs des pays du Golfe.
Le cas de Riyad résume à lui seul l’ampleur du risque. La capitale saoudienne, huit millions d’habitants, s’alimente à près de 90 % depuis l’usine de Jubail. Un câble diplomatique américain révélé par WikiLeaks en 2008, régulièrement cité depuis par les experts en sécurité hydrique, établissait déjà que Riyad «devrait évacuer dans un délai d’une semaine» si cette installation venait à être «gravement endommagée ou détruite». Les réserves d’eau des usines du Golfe couvrent généralement deux à sept jours de consommation selon Philippe Bourdeaux, directeur Afrique-Moyen-Orient de Veolia, opérateur de plusieurs de ces sites. Une semaine. C’est le délai entre une frappe réussie sur Jubail et l’évacuation d’urgence de la troisième ville du monde arabe.
Le risque ne vient pas seulement des missiles. Les attaques répétées contre les pétroliers et les installations côtières font peser une menace de pollution marine sur le Golfe. Les usines d’osmose inverse, technologie dominante dans la région, sont extrêmement sensibles aux hydrocarbures : les marées noires obstruent les filtres, provoquent des arrêts techniques irréparables en temps de guerre. La destruction peut ainsi être indirecte, lente, et tout aussi définitive.
La réponse occidentale à tout cela ? Une vingtaine de pays, dont la France et le Japon, se sont déclarés «prêts à contribuer aux efforts» pour rouvrir le détroit d’Ormuz. La Commission européenne a demandé à ses membres de revoir à la baisse leurs objectifs de remplissage des réserves de gaz pour cet hiver. Kaja Kallas enchaîne les coups de fil. Emmanuel Macron parle de «moratoire sur les infrastructures civiles» en travaillant «de concert» avec Riyad. Des mots, des formats, des communiqués — l’attirail habituel d’une Europe qui observe sans peser.
Ce qui se joue dépasse pourtant la crise énergétique déjà en cours. Pour la première fois depuis 1991 — année où la destruction des usines koweïtiennes avait nécessité des années de reconstruction — une puissance régionale menace explicitement de priver des dizaines de millions de civils d’eau potable comme levier stratégique. Avec une différence de taille : les capacités de frappe iraniennes de 2026 n’ont aucune commune mesure avec celles de Saddam Hussein. Les missiles balistiques à longue portée, les drones de saturation, la guerre d’attrition sur les défenses antimissiles — l’arsenal et la doctrine ont changé. L’économiste de l’eau Esther Crauser-Delbourg l’avait formulé sans détour début mars : «Le premier qui ose s’attaquer à l’eau déclenche une guerre bien plus faramineuse que celle qu’on a aujourd’hui.»
Cette guerre-là a déjà commencé.
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